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jeudi 20 septembre 2018

Noun y es-tu ?

Alternatives ludiques au numérique

Après la publication de mon dernier article, une double frustration s'est immédiatement mise à me tarauder : d'une part, je n'avais pas trouvé de réponse satisfaisante à ma question ("Jouer ou visiter, faut-il choisir?"), ni de recette équilibrée pour un bon usage du numérique dans les musées (si tant est qu'un tel usage existe - mais je ne veux pas totalement y renoncer) ; il me semblait pourtant un tantinet réactionnaire (la suite ne va cependant pas donner de moi l'image d'une prêtresse de la modernité, je le crains) de laisser entendre qu'avec des enfants, il valait mieux se contenter d'une simple contemplation des œuvres exposées, sans fioritures numériques ou ludiques, sans faire le moindre effort, au fond, pour s'adapter aux jeunes visiteurs. J'assume volontiers mon côté "vieux jeu" (après tout, quand on enseigne les Lettres classiques, on est déjà une pièce de musée aux yeux de bien des gens, n'est-ce pas ?), mais j'ai plus de peine à renoncer à l'attention portée aux enfants : il me semble évident qu'il faut s'adapter à eux pour que la visite soit un plaisir pour toute la famille. Cette frustration s'est combinée au sentiment d'avoir manifesté dans mes dernières publications un penchant de plus en plus développé pour la critique - une critique qui s'avérait trop peu constructive à mon goût. C'était bien joli de souligner les défauts de tel dispositif ludique ou numérique proposé par les musées parisiens, tourangeaux ou danois, mais cela semblait fort mal venu de la part de quelqu'un qui n'avait rien à proposer d'autre ! J'ai donc décidé de glisser une dose d'enthousiasme dans ce nouvel article, et de vous parler des "trucs qui marchent (parfois mais pas toujours)", ou plus modestement de nos diverses tentatives pour préparer-animer nos visites de musées avec nos filles.

Les ingrédients de mes recettes sont tout ce qu'il y a de plus rétro (je vous avais prévenus), mais ont l'immense avantage de ne pas prendre beaucoup de place : qui n'a pas toujours sur soi un crayon ou un stylo (la version "maman/papa de choc" prévoyant des mini crayons de couleur, comme on en trouve parfois scotchés aux magazines pour enfants) ? Ajoutez quelques feuilles de papier ou un carnet, et vous aurez de quoi occuper vos bambins dans bien des musées. Voilà une formule que nous avons testée en voyage - nous ne partons plus sans deux carnets à dessin - mais aussi, notamment, au centre Pompidou : nous laissons nos filles s'installer devant l'œuvre qui les inspire et, tandis que l'un de nous deux fait porte-trousse et fournit les crayons au fil de leurs inspirations, l'autre peut s'éloigner le temps de parcourir (tranquille !) quelques salles, quitte à y retourner ensuite tous ensemble ; cette alternance surveillance-visite ménage un peu de temps aux parents sans léser les enfants, ravis de se laisser inspirer par les toiles exposées. Il faut cependant reconnaître que cette formule comporte quelques risques (notamment pour les oreilles) : conseil d'amie, ne vous laissez pas prendre au piège du tout-petit qui vous demande de dessiner pour lui ce qu'il se sent incapable de reproduire lui-même ; si par malheur votre œuvre ne coïncide pas avec ses ambitions (souvent exprimées dans un langage qui lui est personnel), la séance de visite dessinée vire au drame, et vous risquez l'expulsion. Autre condition - indépendante de notre volonté : cette activité toute simple nécessite de l'espace pour que l'enfant puisse s'installer sans se faire piétiner par… euh, pardon, sans gêner les autres visiteurs. Certains musées, certaines expositions temporaires dans des salles trop étriquées ne se prêtent pas du tout à la station assise ; et les gardiens de salles ne voient pas toujours cette activité d'un très bon œil, soucieux qu'ils sont de préserver les pieds des visiteurs adultes (écraser un enfant, c'est tout de même inconfortable)… pardon, je recommence, de préserver la sécurité de tous les visiteurs - lors d'une exposition au musée de l'Orangerie, alors que nous avions installé nos filles dans un angle vide de tableaux, avec juste ce qu'il fallait de recul, mais complètement hors du passage des visiteurs, le gardien nous a gentiment demandé de les faire se lever (oui, oui, gentiment, c'est assez rare pour le signaler) ; comme nous protestions qu'elles ne gênaient personne, il nous a répondu qu'une évacuation d'urgence pourrait s'avérer dangereuse pour elles, en leur faisant risquer d'être piétinées (vous voyez, je n'exagère qu'à peine !).

S'il vous manque un ingrédient pour la recette "dessiner c'est gagné", si vous ne trouvez pas un banc libre pour installer face aux œuvres les mignons popotins (ou leurs carnets - à l'Orangerie, mon aînée a trouvé la posture idéale, à genoux entre les deux courbes du banc ovaloïde qui permet de contempler les Nymphéas), il vous faut donc opter pour la position debout qui est, comme chacun sait, celle du visiteur sérieux, absorbé par les informations historiques ou esthétiques et, bien sûr, par les œuvres, qu'il contemple avant de proférer son avis d'un air inspiré (remonter la main jusqu'au menton vous donnera plus de poids en cet instant), bref, celle d'un adulte venu s'instruire, et non griffonner sur un carnet. Une position qui s'avère également très confortable quand votre enfant a reçu (par miracle!) un petit livret de visite sur lequel il est invité à écrire des réponses voire (ça s'est vu !) à dessiner. Certains musées en proposent de très beaux ou de très bien faits, comme la Cité de la musique, le musée du Quai Branly (attention, il faut penser à le demander à l'accueil !), ou encore la Cité du patrimoine et de l'architecture (mais le livret est payant). Je déplore (vous remarquerez que mon penchant à la critique n'a pas tardé à repointer le bout de son nez) que ces livrets soient encore trop souvent absents (soit parce qu'ils n'existent pas, soit parce qu'ils sont épuisés…) ou invisibles : si on ne les propose pas spontanément aux visiteurs ou si on ne les installe pas en libre accès, bien en vue, c'est comme s'ils n'existaient pas ! Et je regrette aussi que leur usage soit le plus souvent réservé, dans l'esprit des personnels de musées, aux enfants en âge de lire et d'écrire : comme si les visites de musées n'étaient possibles que pour des enfants de 7 ans et plus, comme s'il ne s'agissait que de lieux scolaires, voués à l'apprentissage, et non à la découverte, à la curiosité, à l'émotion artistique, à la promenade. Les plus petits seraient ravis de visiter un musée avec en main un livret qui les guiderait, les inviterait à regarder quelques œuvres, et transformerait l'exposition en jeu de piste ! Mes filles ont régulièrement fait cet usage des dépliants fournis plus spontanément à l'entrée des musées ou expositions, dont ils signalent les incontournables : la visite devient alors un "cherche et trouve" géant, ma grande (6 ans et demi) manifestant toujours la même joie quand elle a trouvé une œuvre reproduite sur ce type de plaquette. Une recette reprise par le musée d'Orsay, qui propose plusieurs dépliants-posters (attention, il faut les demander, juste après avoir pénétré dans le musée, à l'accueil situé sur la gauche, où ils sont jalousement rangés dans une étagère et distribués avec parcimonie) : chacun offre une sélection d'œuvres regroupées autour d'un thème ; le support est peu pratique, les sujets un peu bébêtes ("princes et princesses", "héros", "sports de combat") et pas complètement adaptés au contenu du musée, mais l'idée est bonne (parcourir le musée à la recherche de quelques œuvres que l'on regardera de plus près), et d'autant plus bienvenue dans un si grand musée.

Crayons, carnets ou livrets, tout cela, allez-vous me dire, n'est pas bien original. Mais s'il reste de la place dans votre sac à dos à côté du goûter, j'ai plus ringard encore à vous proposer : glissez-y un livre ! Certains ouvrages peuvent à la fois permettre de préparer la visite avec vos enfants, et les accompagner ensuite à travers le musée. Ils ont cet avantage sur les dépliants et autres posters d'avoir été à votre disposition chez vous ou pendant votre trajet dans les transports en commun, mais aussi de fournir aux jeunes visiteurs des informations susceptibles d'attiser leur curiosité. Il existe évidemment pléthore de livres pour enfants consacrés aux plus grands musées français ; beaucoup sont cependant très riches, à la fois en images et en informations, et donc peu adaptés aux plus jeunes. On retrouve encore une fois dans ces documentaires l'approche scolaire qui est, en France, celle du contact que les enfants ont avec les musées (même si aujourd'hui Vigipirate empêche la plupart d'entre eux de s'y rendre avec leur classe, en tout cas en primaire). A les lire, on a l'impression que visiter un musée n'est intéressant que lorsqu'on étudie l'Histoire et que l'on commence à en maîtriser les principales périodes, ce qui intervient assez tard finalement. Je vous proposerai, à rebours de cette approche, des ouvrages qui invitent les enfants non pas à apprendre, mais à rêver et à voyager grâce aux œuvres exposées dans les musées. Il existe ainsi une collection très bien faite, écrite par l'excellente Marie Sellier, dont chaque volume est consacré à un musée en particulier, les titres déclinant la formule Mon petit Louvre / Orsay / Versailles etc. Je suis loin de les avoir tous explorés, mais la formule est plaisante autant qu'efficace : le livre commence comme un inventaire à la Prévert ("Au Louvre, il y a..."), rythmé par la répétition des "il y a" qui l'apparente à une poésie ; chaque double page présente une œuvre du musée, photographiée d'un côté, et décrite de l'autre - encore que décrire ne soit pas le terme approprié. Dans Mon petit Louvre, par exemple, ce sont souvent les œuvres ou les personnages qu'elles représentent qui parlent à la première personne ; le court texte qui accompagne chaque œuvre amène l'enfant à se poser des questions, à regarder de plus près un détail, à interroger ses propres sensations ou émotions. On est donc très loin d'une description informative ou technique : en lisant ces petits livres on se promène déjà dans le musée comme dans un monde imaginaire peuplé de personnages mystérieux ou fascinants. Leur lecture prépare très bien l'enfant à sa visite, en lui donnant envie de voir les œuvres "en vrai", et en ménageant le plaisir de la reconnaissance une fois sur place. Et nous avons également emporté certains de ces ouvrages lors de nos visites, au musée Guimet notamment, où notre aînée a pris goût pour ce jeu de "cherche et trouve" qu'elle reproduit aujourd'hui avec les dépliants des musées. La recette rencontre un peu moins de succès dans les grands musées, soit parce qu'on ne les parcourt jamais en entier (comme le Louvre, mais reconnaître les œuvres découvertes auparavant lors de la lecture reste un plaisir, même s'il est moins répété), soit parce que les œuvres exposées subissent une rotation qui rend le livre vite obsolète (c'est notamment le cas de Mon petit Centre Pompidou). Dans ce cas, emporter l'ouvrage dans son sac est moins indispensable, mais il reste une bonne porte d'entrée dans la visite que vous projetez de faire avec votre enfant.

Il est également possible de laisser une part plus grande à l'imaginaire dans cette préparation de visite par les livres. Nous avons rencontré un grand succès de ce côté avec le livre qui m'a inspiré le titre de cet article, Petit Noun. Il appartient à une autre merveilleuse collection de livres sur l'art destinés aux enfants, la collection "Pont des arts" aux éditions de L'Elan vert, qui compte aujourd'hui 60 ouvrages, la plupart consacrés à une œuvre qui inspire à la fois l'auteur et l'illustrateur pour la création d'une histoire et d'un univers originaux (l'œuvre inspiratrice est toujours reproduite à la fin de l'ouvrage, et l'enfant découvre avec étonnement qu'il a en fait voyagé à l'intérieur d'une œuvre d'art célèbre ou vers elle). Petit Noun est un hippopotame bleu qui vit sur les bords du Nil en des temps immémoriaux ; il a accompagné un ami humain dans la tombe, mais sort un jour de l'oubli pour un voyage initiatique qui l'amène à rejoindre les siens dans une vitrine d'un célèbre musée parisien. L'histoire et les illustrations, toutes douces et poétiques, ont immédiatement séduit notre aînée, alors qu'elle avait 2 ans et demi. Retrouver petit Noun dans sa vitrine est devenu alors une sorte de pèlerinage, nous rendions visite à un ami pour lui remonter le moral - "il est tout seul, il est triste". Cet attachement affectif, qui nous forçait parfois à traverser tout le musée juste pour voir petit Noun avant de partir, a duré assez longtemps, et participe peut-être de la tendresse toute particulière que nous avons tous pour les visites au Louvre : en même temps qu'un lieu de promenade agréable à parcourir (si l'on sait éviter les sections surpeuplées pour privilégier, par exemple, la section "sculpture française", toujours tranquille), le musée était un lieu de retrouvailles avec un personnage aimé, avec un imaginaire porté par un joli livre que nous avions plaisir à relire à la maison. Récemment mon mari l'a emporté avec lui alors qu'il visitait le Louvre avec notre aînée et certains de ses camarades (il s'agissait d'une visite en famille dans le cadre d'un projet d'école, pas d'une visite scolaire), et il a remporté un franc succès en le lisant face à la vitrine pour ma fille et l'une de ses copines (qui ne connaissait pas le livre). Les enfants apprécient toujours les visites contées que nous avons pu tester (à la Cité de la musique ou au Quai Branly, par exemple, mais nous en avons croisé de nombreuses, tout aussi attirantes, au musée Guimet par exemple, ou à la Fondation Vuitton) - alors pourquoi pas des visites-lectures ?


Collection "Mon petit…", ouvrages de Marie Sellier publiés par la Réunion des musées nationaux : 10 opus consacrés à des musées parisiens (et Versailles), conseillés à partir de 5 ans (mais on peut les lire avant !) - 10 euros ; auxquels s'ajoutent 3 opus consacrés à des peintres (Cézanne, Matisse, Degas), conseillés à partir de 8 ans ; prix entre 12 et 13,50 euros.

Collection Pont des Arts : ouvrages de divers auteurs (un tandem auteur-illustrateur), consacrés à une œuvre précise le plus souvent, le choix d'œuvres allant de la préhistoire à Pompon, en passant par Monet, Bosch ou Delacroix ; plusieurs volumes sont consacrés à des œuvres présentent au Louvre (outre Petit Noun, la Joconde, Le Radeau de la Méduse, La Liberté guidant le peuple), mais l'impressionnisme et l'art moderne ne sont pas négligés, chaque période historique se voyant consacrer au moins un ouvrage ; âges conseillés divers selon les volumes ; prix autour de 14-15 euros.

dimanche 19 février 2017

Musée à ciel ouvert

(Nantes, un peu partout)


À l'heure où nous songeons à nos prochains voyages - pour oublier l'hiver - j'ai eu envie de me replonger dans nos dernières vacances d'été. En juillet dernier, après une semaine plage-aquarium-plage-promenade-plage au Croisic - avec tout de même une petite excursion anti-canicule à Batz-sur-Mer, où l'on peut visiter un musée des marais salants très child-friendly (1) -, nous avons passé quelques jours plus "culturels" à Nantes. Une ville qui nous a semblé inépuisable : nous y sommes restés cinq jours, qui ont été bien remplis, et nous n'avons pas eu le temps de tout voir - sans compter que deux des principaux musées (musée des Beaux-Arts et musée Dobrée) étaient fermés pour travaux (mais une petite partie de leurs collections était visible, assez pour ne pas être frustré, et pour avoir envie de revenir !).

Ne vous méprenez pas sur le titre de cet article : Nantes n'a rien d'une ville-musée. Vivante et changeante, elle est tout sauf figée. Son centre ville a certes le charme de l'ancien, relevé par quelques coquetteries d'urbanisme moderne (très beaux lampadaires sur la place de l'opéra, et aussi ces drôles d'arches en plastique translucide placées à quelques croisements, et dont je n'ai toujours pas compris l'utilité). Mais un nouveau centre, moderne et tourné vers l'inventivité, vers l'avenir, se bâtit progressivement sur l'île des machines, ancien site des chantiers navals. Le cœur de cette nouvelle Nantes, c'est bien entendu le tandem fantastique formé par le Carrousel des Mondes marins (un manège sur trois étages, habité de créatures réelles ou inventées, la plupart articulées, à admirer mais aussi à chevaucher et à animer le temps d'un tour qui ravit toutes les générations) et par la halle qui abrite les Machines de l'île, série de prototypes qui sont animés sous vos yeux les uns après les autres. Ces lieux, qui à eux seuls valent de venir à Nantes, sont à la fois tournés vers un passé littéraire (celui des mondes imaginés par le Nantais Jules Verne, dont l'univers, qui est aussi celui de notre enfance, surgit devant nos yeux), et vers l'avenir ; un avenir très concret, bien qu'il semble un peu fou, celui de l'arbre aux hérons, qui devrait se dresser sur l'île aux Machines et que viendront habiter les araignées, fourmis et autres chenilles articulées, sans oublier les hérons dont un "petit" prototype nous a permis d'imaginer le vol majestueux. Rendez-vous en 2021 : je vous l'ai dit, nous avons quitté Nantes avec la ferme intention d'y revenir.



Installation pérenne de Daniel Buren,
sur les bords de Loire, sur l'île aux Machines
Mais je n'oublie pas l'objet de ce blog, que je ne vais pas transformer en guide touristique accéléré - ni en prospectus vantant les merveilles des machines, même s'il ne faudrait pas me lancer sur le sujet du tour en éléphant, souvenir impérissable pour nous tous. Si je vous parle de Nantes aujourd'hui, c'est parce que la culture, et notamment cette partie de la culture que l'on découvre dans les musées, l'art, y tiennent une place à la fois centrale et atypique. Car ils sont à la fois partout et nulle part : ils ne sont cantonnés dans aucun lieu, puisque tous les lieux peuvent les accueillir. Tout particulièrement l'été, grâce à une manifestation de grande ampleur nommée le Voyage à Nantes, qui transforme la ville en musée vivant : depuis 2012, elle est en effet parcourue par un fil vert, tracé sur le bitume, qui mène les visiteurs à travers la ville, côtoyant ses principales attractions touristiques, les envahissant à l'occasion, dans une promenade ponctuée d'une cinquantaine d'étapes artistiques - installations, expositions temporaires et œuvres devenues permanentes depuis les précédentes éditions du Voyage ou de son ancêtre, le festival Estuaire. Ce fil vert, on peut le croiser par hasard ou décider de le prendre comme guide, on peut le quitter pour le reprendre plus loin, ou un autre jour. Un livret, distribué dans la plupart des points-étapes, fournit non seulement un plan de l'itinéraire mais une présentation de chacune des étapes, pour ceux qui devraient ou voudraient faire un choix. Et il y en a pour tous les goûts, même si l'art contemporain est bien entendu à l'honneur : cette année, le château des ducs de Bretagne accueillait une exposition d'icônes qui retrace le destin des Grecs chassés de Turquie après la Première Guerre Mondiale ; quant au Musée des Beaux-Arts, il s'exposait en version "nomade" dans trois lieux différents, qui présentaient une sélection d'œuvres autour du thème du voyage.

Design, architecture, sculpture, vidéo... Tous ces médiums de l'art contemporain étaient exploités au fil du parcours, et bien d'autres encore : une cabine téléphonique transformée en aquarium, un terrain de foot au tracé oblique auquel un miroir convexe rend sa forme traditionnelle, une installation sonore et lumineuse dans la salle de l'opéra (qui permet d'en admirer le magnifique plafond peint sous divers éclairages), un mobile géant hissé par une grue au-dessus d'une place sur laquelle sont installés les containers de couleurs dans lesquels ses différents éléments semblent avoir été découpés, un mètre ruban géant posé dans la cour d'un bâtiment de bureaux... Car l'art, à Nantes, se fond dans la ville et devient un élément à part entière du paysage urbain : pendant le Voyage à Nantes, l'art investit les lieux du quotidien (une piscine, dont les usagers nageaient sous un banc de poissons argentés), les rues (un passage piéton dont les lignes se croisent ou se courbent), les parcs ; partout dans la ville, des enseignes créées par différents artistes se sont installées aux devantures des boutiques. Et les Nantais comme les visiteurs ne sont pas seulement invités à regarder : le terrain de foot attire les sportifs et, non loin, un magnifique dragon en bois cracheur d'eau s'avère être une aire de jeux géante pour les enfants ; tables de ping-pong revisitées, arbre à paniers de basket, bars à l'architecture surprenante, airs de pique-nique et potagers ou vergers ouverts à tous, cantines, terrains de jeu, canapés-bibliothèques, les œuvres deviennent cadre de vie autant qu'objets de regard, et tous sont appelés à les traverser, à les habiter. Ainsi de cette palissade non rectiligne, dont les courbes et les angles débordent sur la rue et abritent des bancs où celui qui les traverse peut s'arrêter pour contempler les vagues de lumières et d'ombres qui s'y jouent.





































Car le jeu semble le maître-mot de ce Voyage à Nantes : jeu avec les codes du mobilier urbain, jeu avec l'espace-même de la ville, et espaces de jeu pour petits et grands. Deux des grands moments de nos visites nantaises illustrent bien ce ludisme ambiant. Le sommet de ce parcours fut pour moi le jeu de piste absolument jubilatoire que Claude Ponti avait tracé à travers le Jardin des Plantes : ce fut un plaisir pour nous de retrouver l'univers de cet auteur jeunesse très décalé et imaginatif - nous nous y sommes replongés depuis, et notre fille est absolument conquise par les aventures de Blaise et autres poussins, par La pelle l'Adèle ou par Ma vallée, par Broutille, peut-être mon préféré, à moins que ce ne soit Le château d'Anne Hiversère ou L'Écoute-aux-portes... Plusieurs motifs ponctuaient ce parcours un peu fou et si poétique : des bancs décalés (banc géant sous lequel passent les promeneurs, bancs en vague, bancs "façon Dalton", dont le plus petit est au ras du sol, etc.) et, surtout, la grande aventure de pots de fleurs qui, nés "tout nus" d'un pot géant (lui-même créé à partir de pots assemblés, l'intérieur tourné vers nous), vont acquérir dans leur traversée du parc, en passant à l'intérieur de créations florales qui sont autant de créatures fantastiques, des yeux, un nez, des pieds... Chaque été depuis 2013, Claude Ponti vient enchanter et amuser le jardin des Plantes nantais, inventant de nouvelles créatures de verdure qui viennent l'habiter, rejoignant certaines œuvres pérennes, comme le banc géant. Leur présence dans tous les recoins de ce magnifique jardin, très agréable à parcourir en lui-même, calme et varié, transforme la promenade en chasse aux pots de fleurs, en quête de la prochaine loufoquerie claudepontiesque. Un vrai bonheur pour petits et grands.

Autre artiste, autre espace, autres styles : le bâtiment principal du musée Dobrée avait été vidé de ses œuvres en vue de travaux imminents mais, avant d'être envahi par les plâtriers, il avait été abandonné à l'inspiration du Gentil Garçon, artiste multi-support qui, lui aussi, s'est pris au jeu du Voyage - jeu avec l'espace du musée inhabité (ses couloirs se peuplèrent de bras porte-lampes-torches fantomatiques, ses escaliers de lampes suspendues...) et avec les œuvres de trois musées de la ville, dont deux étaient alors en travaux : le musée Dobrée lui-même, le Musée des Beaux-Arts et le Muséum d'histoire naturelle. Des dialogues ludiques (mimétisme de couleurs et de formes) ou mystérieux, des mises en scène surprenantes (de toutes petites œuvres dans une sorte de maison de poupées) qui créaient une atmosphère parfois inquiétante, parfois amusante, toujours stimulante. Une très bonne idée que ce coup de folie dans un espace défraîchi.

Il incitait également à venir découvrir les collections du musée Dobrée, présentées malgré les travaux dans un espace plus récent mais plus petit : on peut en avoir un aperçu grâce à une sélection, renouvelée régulièrement, mais qui compte toujours les pièces maîtresses (le laraire gallo-romain de Rezé, l'écrin du cœur d'Anne de Bretagne, une vierge en ivoire du xive siècle...) de cette collection pour le moins éclectique (numismatique, archéologie, notamment militaire, sculptures antiques et médiévales, objets venus d'Asie, arts graphiques, manuscrits...). Ce résumé de collection, présenté de manière claire et esthétique, dans un espace lumineux et agréable, augure bien de l'ensemble de la collection, et ce d'autant plus que ses concepteurs ont eu la bonne idée de conserver cinq activités ludiques et interactives destinées aux enfants. Si la borne tactile propose, autour des œuvres de la collection, des jeux (puzzles en temps limité, etc.) un peu difficiles pour notre fille qui avait alors 4 ans et demi, elle a pris grand plaisir à inventer sa propre monnaie (d'après un modèle détaillant les différents éléments constitutifs) ou les tenues de trois chevaliers d'époques différentes. Cette attention au jeune public (qui serait parfaite si les poussettes étaient autorisées dans l'un comme dans l'autre bâtiment du musée Dobrée), si elle est développée à l'échelle de l'immense collection du musée, et dans chacun de ses domaines, en fera un musée aussi agréable que passionnant lors de sa réouverture.

Ce panorama muséique de Nantes ne serait pas complet si je n'évoquais pas rapidement les autres "vrais" musées de la ville, même si, au fond, ce ne sont pas eux qui nous fournirent les moments les plus riches en surprises. Le Muséum d'histoire naturelle et le Musée d'Histoire de Nantes, qui est abrité dans le château des ducs de Bretagne, offrent tous deux des activités pour les enfants, sous forme de livrets notamment, avec un succès variable cependant. Le questionnaire proposé par le Musée d'Histoire de Nantes, sous forme d'une plaquette plastifiée à rendre en quittant le château, était en effet bien difficile pour notre fille, et nous avons opéré une sélection, parmi les questions mais aussi parmi les sections de ce musée trop grand, trop riche et trop abstrait pour elle - malgré la multitude d'objets qu'il permet d'observer, ce musée, en suivant un fil chronologique exigeant et en abordant des thématiques difficiles quoiqu'inévitables (la traite des noirs et l'esclavage, la Grande Guerre, etc.), est plus adapté à des enfants qui ont une certaine connaissance de l'Histoire de France et de ses horreurs ; il manque d'illustrations des usages des objets présentés. J'avoue que moi-même je ne suis pas fanatique de ce genre de musée d'histoire d'une ville ou d'une région et, même si celui de Nantes est très riche, très beau, j'ai davantage apprécié le château qui l'accueille, son architecture, sa belle cour et les vues qu'il offre (notamment si l'on fait le tour des remparts) sur la ville de Nantes, ses toits, ses clochers, sa magnifique cathédrale, la tour Bretagne et la tour rescapée des usines Lu, devenues aujourd'hui le Lieu Unique...

La visite du Muséum d'histoire naturelle m'a elle aussi laissé un souvenir en demi-teinte - mais encore une fois peut-être est-ce affaire de goût personnel, car c'est un très beau musée. Mais j'avoue que les "cailloux" me laissent froide, et les animaux empaillés aussi. Cela dit, autant le Musée d'Histoire de Nantes m'avait semblé peu passionner ma fille, autant elle a été contente d'observer pierres précieuses et animaux naturalisés et, surtout, de parcourir l'exposition temporaire sur les fourmis, assez ludique, pensée pour le jeune public, auquel un espace créativité et lecture y est consacré. À l'étage "animaux", dans la partie permanente de l'exposition, un coin coloriage est également installé, avec de nombreux animaux différents. Un livret nous avait aussi été donné, sur demande, pour parcourir cette partie du musée, mais nous avons parfois échoué à identifier les animaux qu'il nous invitait à retrouver - étaient-ils absents temporairement ? Ou est-ce trop difficile ? Encore une fois, un matériel ludique à améliorer.

Mais si je me montre un peu critique envers deux institutions culturelles de la ville, c'est peut-être aussi parce que Nantes avait placé la barre très haut. L'esprit du Voyage avait également atteint les extérieurs de ces deux musées, mais on peut regretter qu'il n'ait pas franchi leurs portes pour y semer son grain de folie. Il n'en reste pas moins que, Voyage ou non, Nantes est une ville qui vaut le détour, tant par sa richesse culturelle que pour le plaisir qu'on prend à la parcourir, de passage en parc, de place en bord de Loire. Passer et repasser par les rues du centre ville, entre le passage Pommeraye et l'Opéra, ou encore du côté de l'île des Machines, nous faisait oublier les kilomètres avalés et a imprimé dans nos mémoires le souvenir d'une atmosphère estivale, légère et détendue, un air de vacances bien rare dans une ville de cette taille.


(1) Le musée est intéressant - pour qui aime les reconstitutions du mode de vie des Français d'antan et des techniques ancestrales - mais il a surtout pour mérite d'être très accueillant pour les enfants : plusieurs parcours ont été préparés pour eux, en fonction de leur âge (livret d'observation pour les petits - parfait pour notre fille de quatre ans -, chasse aux indices avec lampe de poche pour les plus grands), et en fin de parcours une salle leur est offerte pour laisser libre cours à leur créativité (ciseaux, colle, feutres à disposition, sur de petites tables adaptées) ; l'été dernier, ils pouvaient créer des figures à la Arcimboldo avec des photos des objets exposés dans le musée - notre grande a adoré !



Informations (parfois incomplètes ou à vérifier) sur le livret offert par le Voyage à Nantes ou sur le site du Voyage.

Les Machines : horaires variables selon les périodes, voir le site ; tarifs (attention, billetterie pour le Carrousel séparée de celle de la Nef, réservée aux billets pour la Galerie et l'éléphant) : 8,50 euros (tarifs réduits ; possibilité d'une visite du Carrousel sans tour de "manège", 6,30 euros ; gratuit pour les moins de 4 ans, sauf pour le Carrousel avec un tour, gratuit jusqu'à un an) ; tarifs réduits et tarifs groupes ou familles.

Musée Dobrée : le musée est actuellement fermé pour rénovation, mais des expositions temporaires se succèdent dans certains espaces restés ouverts au public ; entrée gratuite ; horaires variables, voire les information en ligne.

Château des ducs de Bretagne et Musée d'Histoire de Nantes : cour et remparts en accès libre tous les jours de 8h30 à 19h (20h l'été) ; intérieurs et musée ouverts tous les jours sauf le lundi, de 10h30 à 18h (mais tous les jours sans exception, de 10h à 19h en juillet et août). Tarif : 8 euros (tarif réduit - jeunes, enseignants etc. : 5 euros), gratuit pour les moins de 18 ans.

Muséum d'histoire naturelle : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h ; entrée tarif plein 4 euros (tarif réduit : 2 euros), gratuit jusqu'à 18 ans. Poussettes non admises dans la plupart des espaces (exposition temporaire, vivarium, mezzanine où sont exposés les animaux naturalisés).

jeudi 17 mars 2016

10 tableaux et un ballon rouge

de Marie Sellier (Nathan, 2013)

Voilà à mon sens le livre idéal pour parler de peinture avec une enfant de quatre ans (et peut-être même un peu moins). Un principe ludique, une formule répétée en guise de fil rouge, des textes courts et bien écrits, parfaitement adaptés et à l'enfant et au tableau, des œuvres variées d'artistes connus... La recette est gagnante !

Il fallait y penser : Marie Sellier a choisi dix œuvres où l'on peut repérer un ballon rouge (les deux premières, en réalité) ou ce qui pourrait y ressembler. Chaque tableau est d'abord abordé par plusieurs petits œilletons, trous ronds percés dans la page qui précède ; l'enfant découvre ainsi, sur un fond uni, plusieurs détails du tableau - dont le fameux ballon rouge. Un court texte l'invite à s'interroger sur les objets dont ces détails font partie, créant ainsi une attente, ménageant des surprises. L'enfant est à chaque fois invité à tourner la page par la même formule : "Dans quel tableau, dans quelle histoire ? Mystère, mystère ! Allons voir !" Une belle trouvaille, qui donne un côté "conte de fée" ou "formule magique" à la lecture - au bout de quelques pages, c'est ma fille elle-même qui reprenait la formule avec entrain.

Puis l'on tourne la page pour découvrir l'œuvre dans son intégralité. Surprise, quand on constate ce qui aurait pu être un soleil, une montagne et ... un ballon rouge sont en fait les éléments d'un visage géométrique (Senecio de Paul Klee). Plaisir, quand on observe les détails cachés dans Le cirque bleu de Chagall ou dans Le Ballon de Valloton. Joie esthétique face aux œuvres ainsi dévoilées une fois la curiosité éveillée (chez nous, deux petits cris de joie, pour Chagall et pour Matisse). Le texte qui accompagne cette deuxième découverte des œuvres reste court, mais se révèle très riche : le nom du peintre est toujours donné, sans lourdeur, parfois accompagné d'informations sur la matérialité de l'œuvre (découpage et collage pour Icare de Matisse) ou sur son titre (quand il semble en contradiction avec ce que l'on voit, comme Femmes et oiseau, la nuit, de Miró) ; surtout l'enfant est appelé à observer l'œuvre, ses détails, ses étrangetés (les cheveux verts, que l'on pourrait prendre pour de l'herbe, d'un portrait de Picasso ; un homme en costume semblant sortir, comme flottant, d'un cadre ou d'une fenêtre, en apesanteur dans le chantier des Constructeurs de Fernand Léger), ses mystères. Le style même de ces petits textes semble s'adapter à celui de l'œuvre, et sa mise en page ludique varie également, dans une harmonie vraiment parfaite :  mots qui bondissent comme le ballon rouge des Joueurs de football de Douanier Rousseau, lignes disposées de manière à rappeler les trapèzes qui forment les silhouettes des Paysans de Malevitch, texte multicolore qui flotte face à la "danse des têtards de l'espace" d'un Dessin de Kandinsky...

Si le principe de l'observation des détails d'un tableau par œilletons, et le jeu de devinettes qui l'accompagne ne sont pas nouveaux, Marie Sellier en donne une version qui non seulement se démarque par "un truc en plus" - la continuité d'un motif ludique, le ballon rouge - mais réussit à réunir tous les éléments d'un bon livre d'art pour enfants : de belles œuvres, d'artistes majeurs ; de beaux textes, parfois presque poétiques, mais toujours adaptés au public enfantin ; un appel au jeu, au rêve, à l'émotion autant qu'à l'observation et à la curiosité. L'enfant, qui n'est jamais pris pour un idiot, est actif dans cette lecture : le livre l'interroge, l'interpelle, le pousse à deviner, à chercher, à s'amuser. Et la diversité des œuvres lui apprend à s'attendre à tout quand il s'agit de peinture !