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mercredi 22 août 2018

Promenades ludiques - ou les bonnes surprises du mois d'août à Paris

(Fondation Vuitton, exposition "Au diapason du monde" ; Palais de Tokyo, "Enfance - Encore un jour banane pour le poisson rêve")


Attention, ces expositions se terminent très prochainement !


"Trois semaine en août à Paris ! Mais qu'est-ce que vous allez faire ?" s'était inquiété mon dentiste, après s'être enquis du planning de mes vacances. "Nous reposer et nous promener un peu", avais-je répondu (ou à peu près). A l'issue de ces jours qui semblaient devoir être interminables à mon cher dentiste, le programme prévu a été rempli : repos après la canicule danoise (et ses multiples musées), fraîcheur aquatique pendant la canicule francilienne, et surtout quelques virées musée à Paris pour se désennuyer des deux autres ingrédients. Car c'est bien dans des musées que nous nous sommes promenés : au Louvre, où il faisait trop froid, à Beaubourg, où il y a toujours à faire - nous sommes fidèles à nos valeurs sûres. Mais nos meilleures promenades ont eu lieu dans deux musées dédiés à l'art moderne et contemporain - car c'est encore dans ce type de musées que l'on déambule le mieux.

Et quoi de mieux, avec des enfants, que de transformer la visite d'une exposition en promenade ? C'est ainsi par exemple que nous avons abordé nos premiers pas au Louvre avec nos filles : un rythme tranquille, la liberté de s'arrêter devant ce qui plaît, d'ignorer ce qui n'attire pas l'œil. Mais la foule des visiteurs et l'étroitesse des salles d'exposition ne rendent pas toujours possible ce mode de visite. Il faudrait repenser l'espace de certains musées pour les rendre plus accueillants aux familles. J'ignore si c'est cet objectif qui a présidé à la construction et à l'organisation des musées les plus récents, mais je suis toujours frappée par la conception particulière de l'espace qu'illustrent les musées d'art contemporain - comme le Mac Val par exemple. Cet été, nous l'avons vérifié dans deux musées que nos filles visitaient pour la première fois : la Fondation Vuitton et le Palais de Tokyo. Et les deux expositions, qui ne nous attiraient pas forcément au départ, se sont révélées de vrais coups de cœur pour toute la famille.

La Fondation Vuitton a séduit nos filles dès le premier regard, dès l'extérieur : la grande avait déjà réclamé d'y aller en voyant une photo du musée habillé par Buren (c'était il y a deux ans, la Fondation a retrouvé sa transparence depuis) ; la petite a salué notre arrivée en face du bâtiment par un "il est zoli le musée". Une architecture futuriste et lumineuse qui attire l'œil et le visiteur. Le Palais de Tokyo, d'ordinaire plus discret dans le paysage parisien, a joué lui aussi la carte de la séduction de façade, avec la maison de poupée géante qui habille son entrée : le visiteur traverse le rez-de-chaussée pour accéder au musée, et peut même feuilleter les livres de la bibliothèque rose et verte qui y est installée. D'emblée, là aussi, nos filles étaient séduites.

Et la comparaison ne s'arrête pas là. Si les deux bâtiments sont très différents (le Palais de Tokyo date de 1937 !), on y trouve les mêmes salles vastes et sans fenêtres, mais claires malgré tout grâce au blanc de leurs murs et à l'éclairage artificiel, claires aussi parce qu'elles ne sont pas chargées d'œuvres à l'excès. Des salles où l'on déambule librement, où l'art ne se contente pas d'être accroché, mais se trouve au sol, au centre de la salle, ou dans des recoins parfois obscurs. Le passage même d'une salle à l'autre est l'occasion d'une promenade, que l'on traverse des couloirs vitrés, emprunte des ascenseurs jusqu'aux terrasses de la Fondation, ou que l'on monte et descende dans les différents sous-sol du Palais de Tokyo, qui est un vaste labyrinthe. Promenade ou exploration, la visite de ces deux musées laisse suffisamment de liberté à son visiteur pour qu'il ait l'impression de se l'approprier : dans l'exposition "Au diapason du monde", chaque étage constitue un ensemble cohérent, et même si un livret les numérote, rien n'empêche de les aborder dans l'ordre que l'on souhaite ; au Palais de Tokyo, certains espaces offrent de multiples sorties ou entrées, portes dérobées et passages secrets qui invitent à revenir sur nos pas pour tout voir. La visite se vit comme la traversée d'espaces successifs, salle de classe déjantée, escaliers hantés de lustres étranges, portes menant vers le mystère (il y a même un rideau qui s'abat d'un coup à votre passage) - une aventure pleine de surprises.

Les œuvres exposées elles aussi s'offrent à la libre interprétation des visiteurs, dans un ensemble qui n'a pas grand-chose à voir avec les expositions des institutions habituelles, que ce soit Beaubourg ou Orsay, où le parcours balisé d'une salle à l'autre correspond à un exposé thématique, chronologique ou logique, une démonstration que l'on est prié de suivre (mais où l'on se perd parfois). Cette liberté va même jusqu'au flou artistique : je serais bien en peine de vous dire précisément quel était le fil conducteur de l'exposition intitulée "Au diapason du monde" - le titre lui-même annonçait les fumées de la métaphore - qui est en fait une sélection d'œuvres du fonds de la Fondation ; quant à "Encore un jour banane pour le poisson rêve" (sous-titre de la saison Enfance ? j'avoue n'avoir pas très bien compris la différence), l'exploration de la notion d'enfance est si vaste que l'on peut projeter ce que l'on veut sur certaines œuvres - comme cette pièce dont les parois de bois se déforment et se resserrent, simulant un isolement et un enfermement anxiogène grâce à un mécanisme que l'on découvre en sortant. D'autres œuvres parlent plus clairement d'enfance, mais les manières sont si diverses que chacun peut y trouver une voix qui le touche : ici des sculptures de métal en forme d'aire de jeux, là des clowns étincelants installés, assis ou couchés, dans une vaste salle ; ailleurs des vitraux explorant les créatures monstrueuses ou fantastiques de l'imaginaire qui berce ou effraie l'enfance, ou encore d'étonnantes fleurs et cactus de papier plissé - plusieurs artisans d'art (plisseur, sculpteurs, ébéniste, etc.) sont ainsi mis en vedette dans l'exposition.

L'imaginaire de l'enfance est aussi exploré par plusieurs projections vidéos : un magnifique montage de Rachel Rose (Lake-valley) mêlant animation et collage, réalisme et onirisme, suit les tribulations d'un animal de compagnie hybride (mi-lapin mi-chat mi-renard), passant sans transition de la solitude d'une banlieue américaine à celle des rêveries de l'enfant ; nos filles ont également été fascinées par Disco Beast de Jonathan Monaghan, qui montre en boucle le voyage  initiatique d'une licorne psychédélique, de sa renaissance dans les toilettes disco d'un Starbucks masqué dans un immeuble montgolfière, à son meurtre par un chargeur Samsung au milieu d'un centre commercial impersonnel et glacial comme on en voit dans les jeux vidéos.

Quelques vidéos ponctuent également l'exposition de la Fondation Vuitton. Sur le palier de l'étage consacré à Takashi Murakami, une télé projette des épisodes d'un dessin animé dont les personnages se retrouvent dans les salles avoisinantes, sous forme de sculptures géantes entourées d'un papier peint à fleurs du plus pur kitsch.  Les petits films explorent sur le mode parodique-caca-prout l'esthétique du Kawaii (qu'on peut traduire par "mignon") que l'artiste japonais revisite dans ses œuvres. Mais le plus impressionnant est sans doute la série de fresques où Murakami réinvestit la mythologie japonaise pour évoquer le traumatisme du tsunami. Aux autres étages le dialogue entre les œuvres ne repose pas sur un artiste unique ou sur une communauté thématique (du moins qui soit évidente). C'est l'œil du visiteur qui produit la rencontre entre Giacometti et Klein, entre Matisse et une sculpture de Kiki Smith. Dans une autre salle c'est l'aquarium préhistorique de Pierre Huyghe (Cambrian explosion) qui sert de point de rencontre des regards et des œuvres qui s'y reflètent. Si "Au diapason du monde" ressemble un peu plus à une exposition traditionnelle que "Encore un jour banane pour le poisson rêve", qui relève plutôt de la mise en espace, ou de la mise en scène d'un espace protéiforme, on retrouve à la Fondation Vuitton le même type d'affinités subjectives entre les œuvres, ces échos secrets, ces résonances à construire soi-même. Et petits comme grands peuvent se prendre au jeu.

Un autre point commun entre ces deux musées est le bon accueil qu'ils réservent aux familles : au Palais de Tokyo, nos filles se sont vu offrir un livret-dépliant aussi mystérieux que l'exposition (j'avoue que nous ne l'avons malheureusement pas exploité, il semblait s'agir d'un journal intime), ainsi que d'une mini-boîte de crayons ; passée la frustration de trouver l'espace enfants fermé, elles ont été ravies de colorier sur la grande table prévue à cet effet près de l'entrée de l'exposition - des cahiers de coloriage pour adultes sont mis à disposition des visiteurs, petits et grands, qui les colorent successivement, une chouette idée que ces coloriages collaboratifs avec des inconnus ! À la Fondation Vuitton, nous avons croisé beaucoup de bambins, dont de tout petits qui participaient à une visite-conte-atelier à travers les œuvres de Murakami, captivés par leur charmante guide qui les emmenait comme dans une aventure ponctuée de pauses comptines ou histoires, et les invitait à observer d'une manière ludique (cueillir des fleurs avec les yeux...). Mais la bonne idée de la Fondation Vuitton est sa communivation directe avec le jardin d'acclimatation, auquel le billet d'entrée de la Fondation donne accès (l'entrée est payante sinon ; il ne reste plus qu'à débourser "quelques" euros pour les attractions !). Plusieurs familles, dont la nôtre, prolongeaient la promenade dans le jardin d'acclimatation : un musée, un pique-nique, et tournez manège !


Palais de Tokyo - Saison Enfance : ouvert tous les jours sauf le mardi, de midi à minuit ; entrée 12 € (tarif reduit 9 €), gratuit pour les moins de 18 ans ; exposition jusqu'au 9 septembre.

Fondation Louis Vuitton : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 12h à 19h en semaine (21h le vendredi), de 11h à 20h le week-end ; entrée 14 € (tarif réduit 10 €), 5 € pour les moins de 18 ans, gratuit pour les moins de 3 ans ; tarif famille 32 € (jusqu'à 2 adultes et 4 enfants) ; exposition jusqu'au 27 août

jeudi 17 août 2017

Tous visiteurs

(Mac Val - exposition "Tous des sangs mêlés" et présentation de la collection)

Il y a longtemps que je projette de vous parler du Mac Val, un musée qui me tient beaucoup à cœur, pour de multiples raisons : c'est le musée qui m'a appris à aimer l'art contemporain et ses musées, avec leurs larges espaces, ouverts vers l'extérieur ; c'est aussi un musée "de proximité", installé dans une ville de banlieue proche, de profil "populaire" (Vitry-sur-Seine), avec l'objectif de faire venir l'art à la rencontre des visiteurs ; c'est enfin un musée familial, par bien des aspects. Un musée où nous avons des souvenirs ensemble, et avec d'autres, des souvenirs qui ne se limitent pas aux œuvres : notre aînée y a fait ses premiers pas, et je me souviens des goûters pris dans le jardin de sculptures, agréable atout du musée ; elle y a aussi fait un plongeon dans la mare aux canards qui restera dans les annales familiales (une fois séchée et changée, elle avait tout même fait un tour de musée, et oublié sa frayeur face aux œuvres) ; aujourd'hui, elle salue le Chat géant du jardin comme une vieille connaissance, et notre cadette a fait coucou aux "canards" en balade sous la pluie lors de notre dernière visite. Nous y avons emmené un copain (et un tour de manège unique sur l'œuvre installée alors, un manège de fauteuils vintage), les grands-parents... Nous nous y sentons chez nous. Il faut dire que l'équipe du musée accueille chaleureusement les visiteurs, même très jeunes - nos filles reçoivent toujours un sourire et un petit mot gentil, et jamais aucune recommandation méfiante les incitant à bien se tenir. Pour certaines expositions, un petit livret est distribué pour les enfants (parfois un peu difficile pour les plus jeunes, il peut toutefois servir de support à la discussion avec les parents). Les œuvres, elles aussi, interpellent les plus jeunes par leur caractère ludique : je me souviendrai toujours de l'air amusé et du bras tendu de mon aînée, alors qu'elle n'avait pas un an, devant des mannequins accrochés la tête en bas, les cheveux pendants. C'était sans doute sa première réaction face à une œuvre d'art, et je dois avouer qu'elle a ému mon cœur de mère prompte à être fière de sa progéniture.

Vous comprendrez aisément pourquoi nous revenons souvent au Mac Val - si je ne vous ai pas parlé plus tôt, c'est par manque de temps (un musée poussant l'autre), et non d'intérêt pour ce lieu que l'on a chaque fois plaisir à redécouvrir. Car, outre les expositions temporaires qui sont accueillies dans un espace dédié, grande salle modulable qui change de visage à chaque exposition, l'espace d'exposition permanente est lui aussi soumis au changement, puisque les œuvres du fond y "tournent" régulièrement. Ainsi, lors de notre dernière visite, presque toutes les œuvres que nous avons découvertes nous étaient inconnues - et le Varini qui nous sert de repère dans la première salle (nous retrouvons tout de suite le point depuis lequel les stickers rouges forment des cercles) avait été temporairement retiré, Chen Zhen jugeant l'œuvre peu compatible avec la sienne, une table ronde géante et des chaises non assorties, installées dans cette même salle à l'occasion de l'exposition temporaire. Une œuvre qui constitue une bonne introduction à cette exposition intitulée "Tous des sangs mêlés", puisqu'elle mêle divers thèmes abordés par cette belle et riche exposition : le métissage, l'Histoire et la légende, la cohabitation et la différence et peut-être aussi l'errance, le voyage, la quête d'une terre promise.

Dans la grande salle attenante, organisée cette fois comme un espace lumineux et peu cloisonné (cette salle, nous l'avons vue tantôt dans l'obscurité, tantôt cloisonnée, envahie d'écrans ou d'installations lumineuses, et il nous semble que ce n'est jamais la même), les œuvres très variées nous parlent en effet de la question de l'identité nationale, de ses ambiguïtés, de ses mensonges (ceux attachés à la bataille de Fort Alamo, qui occultent la place des afro-américains et des américains d'origine mexicaine), de ses clichés : ainsi de Nina Esber, qui s'est photographiée 42 fois avec la même robe, seules sa coiffure et sa pose se modifiant, chaque cliché (mot ô combien approprié) étant assorti d'une question portant sur la nationalité de l'artiste ainsi "métamorphosée" ("Marocaine?", "Mexicaine?" etc.). Si la plupart des documentaires vidéos sont dans une langue étrangère (mais sous-titrés), et de ce fait peu accessibles aux enfants (ce qui n'est pas toujours à regretter, certains propos étant parfois assez durs), plusieurs œuvres peuvent interpeler les enfants et leur être aisément expliquées : la bascule occupée par deux hommes aux costumes multiculturels et dont les têtes sont des globes les amusera (attention à la tentation de monter dessus !) ; la Marianne en pièces détachées, dans sa caisse estampillée "fragile", a quelque-chose du puzzle, et il est intrigant de découvrir les lettres sous un apparent dessin de fil de fer barbelé. On pourra aussi tout simplement être ému par la beauté de certaines photographies, ou par cet arbre morcelé en plusieurs cadres. Même si certaines expositions temporaires nous auront laissé des souvenirs plus durables, "Tous des sangs mêlés" nous a plu à tous les quatre, et s'avère riche en découvertes.

Après l'exposition temporaire, commence le parcours dans les collections, actuellement intitulé "Sans réserve" (titre énigmatique et, je trouve, peu éclairé par les documents de visite, qui expliquent l'axe choisi pour cet accrochage : la propension des œuvres à raconter). Là aussi, la diversité des œuvres et des supports, mais aussi leur ludisme, séduisent d'autant plus qu'ils agissent dans un espace que l'on parcourt librement, ouvert vers l'extérieur du jardin, et 100% praticable en poussette (une rampe, très appréciée par les parents comme par les enfants, permet de monter au 1er étage, l'ascenseur étant idéal pour redescendre). Parmi nos coups de cœur ou de curiosité : Si les heures m'étaient comptées, film d'Angelika Markul créé à partir d'archives d'une expédition scientifique dans la grotte de cristaux de la mine de Naica (Mexique), et qui propulse le visiteur dans un monde fantasmagorique, inquiétant et fascinant, qui semble fait de glace et dont on se demande s'il est bien réel ; les scientifiques paraissent des cosmonautes échoués dans l'arctique ou enfermés dans une grotte lunaire ; Composition for Two Pianos and an Empty Concert Hall d'Oliver Beer (le chant de deux enfants fait vibrer les cordes de pianos installés dans une salle de concert quasi vide - car elles font vibrer aussi les cordes invisibles de l'unique spectateur, filmé en gros plan) ; les petites portes entrebâillées et lumineuses, pile à hauteur d'enfant, de Polder de Tatiana Trouvé ; ou encore le bateau fantastique intitulé Twice Upon a Time. Ce dernier appartient à un ensemble qui occupe le deuxième étage, où cohabitent plusieurs installations lumineuses : cet espace illustre à merveille le talent des équipes du Mac Val pour créer une cohérence avec les œuvres qu'ils exposent et donner au visiteur l'impression qu'il suit un fil - sentiment qui m'a toujours frappée, quel que soit l'accrochage.

Ce choix d'un fil directeur et cette capacité à composer des ensemble d'œuvres qui semblent se répondent contribuent à faire de la visite du Mac Val une promenade plus qu'une visite de musée : promenade libre, dans un espace ouvert, et qui se prolonge tout naturellement dans le jardin, où l'on peut s'arrêter pour lire, goûter, bronzer au milieu des sculptures et des bosquets (et écouter une œuvre sonore diffusée au pied d'un arbre à l'occasion de l'exposition "Tous des sangs mêlés"). Si nous n'avons pas eu cette chance lors de notre dernière visite, marquée par des trombes d'eau, nous y avons tout de même fait une rapide virée pour découvrir une nouvelle installation, Panorama, projection vidéo de Christian Boltanski dans une sorte de maison de brique rouge imaginée par deux architectes chiliens. S'asseoir là, écouter la pluie tomber tout en entendant tinter dans le vent les clochettes japonaises que Boltanski a accrochées dans le désert chilien, c'est un peu comme se trouver hors du temps quelques minutes ; même nos filles se sont laissées prendre par la poésie du lieu - avant de repartir en courant sous la pluie battante ! Une promenade au sec réussie !


Mac Val : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h en semaine, de 12h à 19h les week-end et jours fériés (fermetures les 1er janvier, 1er mai, 15 août, 25 décembre).

Tarifs : 5 euros ; 2,5 euros pour les enseignants, les seniors et les groupes de 10 personnes et plus ; gratuit pour les moins de 26 ans et les étudiants, notamment. Entrée gratuite le premier dimanche de chaque mois.

Un audioguide est fourni gratuitement. Une visite gratuite est proposée tous les mercredis à 15h, tous les week-end à 16h. Nous n'avons testé ni l'un ni l'autre. D'autres visites, ateliers et événements sont organisés régulièrement autour des expositions.

"Tous des sangs mêlés" : exposition collective, du 22 avril au 3 septembre 2017.
"Sans réserve": 8e présentation des œuvres de la collection, à partir de juin 2017. Chaque "parcours" est accroché environ 18 mois.

jeudi 11 mai 2017

À vau-l'eau

(Édouard Sautai, "Flood" - Galerie Fernand Léger, Ivry-sur-Seine)



Si vous êtes de passage à Ivry-sur-Seine, il est un coin caché où l'art contemporain s'expose sous toutes ses formes : installations, notamment sonores et vidéos, projections lumineuses, mais aussi maquettes, photographies d'installations in situ - avec une attention particulière à la place de l'art dans la ville.

Avec l'exposition "Flood", Édouard Sautai exploite diverses facettes d'un élément qu'il perçoit comme structurant pour l'espace urbain, mais avec lequel il joue, explorant sa capacité de destruction ou de perturbation. Car l'eau, c'est bien entendu la Seine, dont le trait bleu défile sur le fond noir d'une série de tableaux exposés en cascade, la Seine, filmée en travelling lors de la crue de 2016. La vidéo, projetée dans l'un des deux grands espaces du second sous-sol, montre le paysage urbain à la fois inchangé (Notre Dame, les piétons sur les ponts, les immeubles sur les quais) et pourtant transformé par la montée des eaux (passage oppressant sous les ponts devenus trop bas, arbres qui ont les pieds dans l'eau, volées de marches qui mènent tout droit au fleuve) ; une "modification" qui se traduit aussi dans la bande-son, que l'on peut écouter grâce à quelques casques, et qui met au premier plan le bruit des flots, qui se mêle aux sons de la ville. Ce dispositif permet de se plonger dans cette "remontée" du fleuve, voyage presque maritime dans un paysage pourtant familier.

Car l'eau a ce pouvoir de troubler les repères, et c'est aussi sur le mode ludique qu'Édouard Sautai l'explore pour mieux nous perdre. Les deux autres vidéos projetées au second sous-sol l'illustrent de deux manières bien différentes : dans Prendre un bol d'air, l'artiste, plongé tête en bas dans l'eau d'une piscine, semble verser le contenu d'une bouteille dans un bol qu'il porte ensuite à sa bouche ; puisque tout est renversé, quand il semble vider la bouteille, il la remplit, et ce sont les bulles d'air qui s'en échappent alors qui figurent le breuvage versé. Ce jeu, répété à l'envi, intrigue, car le cadrage ne permet pas d'emblée de comprendre la posture du personnage, qui semble couché au fond de la piscine ; seules les interruptions, qui interviennent chaque fois que l'artiste reprend son souffle, permettent de remettre les choses à leur place, et de comprendre ce renversement que l'élément liquide rend plus troublant. L'eau est aussi vecteur d'illusion dans Monumelt, où l'on voit des châteaux de sucre se dissoudre et s'effondrer sans tout à fait comprendre comment : ils sont en fait progressivement plongés dans un aquarium, où les cristaux de sucres, avant de se dissoudre, flottent ou s'envolent, donnant l'impression d'une neige fantasmagorique sur des paysages désertiques. Nos filles sont restées longtemps assises pour contempler les multiples constructions imaginaires et observer la façon dont l'eau les détruisait, certaines s'affaissant sur leurs bases, d'autres s'écroulant progressivement, d'autres semblant presque disparaître en un instant. Leur destruction avait quelque-chose de fascinant et me rappelait d'autres images, d'authentiques bâtiments abattus ou parfois comme avalés par la terre. Les ruines de sucre ne gardaient pas toujours leur aspect ludique, et prenaient parfois des allures fantomatiques qui faisaient écho au Paris modifié par la crue.

La perte de repères dans l'espace et l'illusion, l'eau les crée aussi grâce à ses pouvoirs réfléchissants, particulièrement bien exploités dans l'installation qui semble offrir une échappée au visiteur qui arrive au premier sous-sol de la galerie. Une échappée vertigineuse : pour ma part, j'ai eu l'impression que si j'avançais, j'allais tomber dans le vide - ou tomber au plafond, puisque ce sont ses caissons qui se reflètent dans l'eau répandue sur le fond noir brillant qui occupe tout l'espace de ce petit cabinet. Édouard Sautai joue des reflets et de la perspective avec Mazzocchio, référence à la peinture italienne de la Renaissance et à ses recherches sur la perspective : une sculpture en bois qui occupe l'angle d'une salle, face à des miroirs, représente un quart de cette figure géométrique, qui se trouve ainsi complétée par le reflet. Ces jeux d'eaux et de miroirs exploitent les divers recoins de la Galerie, dont l'espace se prête à toute installation et est propice à la déambulation (avec pour seul défaut sa disposition sur trois niveaux, sans ascenseur - mais on peut laisser sa poussette au rez-de-chaussée avant de partir pour l'espace d'exposition qui se situe au sous-sol) : hall d'entrée et couloir propices à l'exposition de petites œuvres ou à la présentation de catalogues ou flyers, cages d'escaliers souvent exploitées pour des projections vidéos (cette fois, le miroitement de l'eau semblait flotter au-dessus de nos têtes tandis que nous descendions vers les œuvres), puis, au sous-sol, des salles aux murs blancs, vastes, et très claires malgré l'absence de lumière naturelle. Un espace chaleureux malgré l'éclairage artificiel, peut-être grâce au comptoir d'accueil et au coin bibliothèque qui ouvrent le premier sous-sol. Un espace où il est agréable de déambuler, parce qu'il est ample et très peu fréquenté (la galerie était vide en ce samedi après-midi pourtant pluvieux) - quel dommage ! On imagine assez bien une classe accueillie dans ces salles, sans que les élèves soient entassés - la galerie organise d'ailleurs des animations avec les scolaires (par exemple, reproduire l'expérience des châteaux de sucre). Les enfants sont d'ailleurs très bien reçus à chacune de nos visites, et cette fois nous avons bénéficié d'explications données spontanément, et adressées à notre aînée. J'ajoute qu'aucune mise en garde ni réflexion ne lui a été faite quand elle s'est penchée au-dessus de l'eau miroitante, quoiqu'elle fût près de la toucher. Maîtresses de maternelle (et de primaire), n'hésitez pas, emmenez vos (nos) petits voir "Flood" - ou une prochaine exposition de cette galerie, vous y trouverez toujours ludisme et bon accueil.


Galerie Fernand Léger : 93, avenue Georges Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine (à proximité du métro Mairie d'Ivry). Ouvert du mardi au samedi, de 14h à 19h (et/ou sur rendez-vous). Entrée libre - mais il faut sonner pour qu'on vienne vous ouvrir la porte : ne surtout pas penser que la galerie est fermée parce que vous n'arrivez pas à ouvrir la porte ! Exposition "Flood" : du 17 mars au 27 mai 2017.

lundi 24 octobre 2016

Eyes Wide Open (et l'esprit aussi)

Lors d'une récente visite au Crédac (pour l'exposition Liz Magor), nous sommes entrés quelques minutes dans la salle de projection installée au fond de l'espace d'exposition - le Crédakino. Y étaient projetés ce jour-là deux courts-métrages inspirés du Bunraku japonais, spectacle théâtral où des marionnettes articulées sont manipulées à vue. C'est sur les instances de notre aînée que nous y étions entrés (avec notre cadette en poussette, de bonne composition ce jour-là), un peu sceptiques sur l'intérêt que pourraient avoir pour notre fille des courts métrages "conceptuels" (ces guillemets sont de moi), proposant une réflexion sur ombre et lumière, création et créateur, sur un mode, disait le descriptif, "à la fois anxiogène et libérat[eur]". Malgré nos rappels réguliers ("si tu t'ennuies, on peut sortir quand tu veux"), et alors même que nous ne serions peut-être pas restés nous-mêmes, notre aînée a tenu à regarder en entier le premier court-métrage (14 minutes !), et n'a quitté la salle qu'à notre demande (le second durait 33 minutes, nous n'avons pas voulu tenter le diable...).

Pourtant, ce court-métrage n'avait rien de séducteur : Shadow-Machine (d'Elise Florenty et Marcel Türkowski) se passe au cœur de la nuit et montre, en de très courtes séquences juxtaposées, une forêt japonaise plongée dans l'obscurité, qu'une torche vient éclairer par fragments, des êtres humains dans diverses situations (retour chez soi au milieu de la nuit, cours de danse filmé depuis l'extérieur du bâtiment, etc.), et surtout la manipulation d'une marionnette de Bunraku puis trois personnes se manipulant tour à tour sur ce modèle... Pas de fil narratif, aucune cohérence liée à la présence d'un personnage unique, peu de paroles (la plupart étouffées et en japonais), rien ne prédisposait ce film à plaire à une enfant de 4 ans. Pourtant, les premières images (la forêt obscure) ont éveillé sa curiosité, et je crois qu'elle a également été fascinée par la gestuelle des acteurs jouant tantôt la marionnette tantôt le marionnettiste.

Ce n'est pas la première fois que l'art vidéo captive notre fille, sous des formes et formats a priori peu séducteurs pour un enfant. Lors de la belle exposition sur l'Arte Povera présentée au Centre Pompidou l'année dernière, elle était restée scotchée longuement devant Sicilia, Vie di Gibellina de Thierry de Mey, film captant (avec une mise en image très travaillée, divisant parfois l'écran en trois et combinant vues en pied, vues rasantes et vues plongeantes) une performance dansée (de la danse très contemporaine, bien sûr, à la limite de l'expression corporelle et du théâtre) à travers les rues de Gibellina Vecchia - ville sicilienne détruite par un tremblement de terre en 1968, elle a été abandonnée au profit de Gibellina Nuova, et ses rues ont été recouvertes par l'artiste Alberto Burri d'une chappe de ciment où des tranchées restituent le tracé des rues de la ville ainsi monumentalisée ; cette œuvre de land art, intitulée Grande Cretto (1), est un décor fascinant pour la déambulation des danseurs qui évoluent tantôt dans les tranchées, tantôt sur la chappe. Là encore, notre fille avait refusé de partir avant de longues minutes, captivée qu'elle était par l'évolution de ces corps sans parole et sans musique, effectivement très émouvante.

Encore s'agissait-il là de danse, d'êtres humains. Mais à Nantes, dans une installation vidéo confiée par les organisateurs du Voyage à Nantes à Ange Leccia (2), ce sont des vagues filmées à trois époques différentes, avec trois types de caméras, et projetées sur trois écrans disposés dans trois pièces en enfilade, qui ont retenu son attention. La mer, rien que la mer, et la succession des vagues. La juxtaposition des trois écrans, que l'on pouvait difficilement voir tous trois ensemble, mais que certains points permettaient de voir deux à deux, renforçait l'effet berçant du ressac multiplié.

Je sais que les écrans fascinent petits et grands, quel que soit leur contenu. Mais je trouve étonnant que ma fille de quatre ans ait ressenti des émotions artistiques face à des œuvres qui n'ont pas le rythme, les couleurs, bref l'attrait de ses dessins animés. J'en conclus qu'on peut montrer aux enfants une autre facette des écrans qui ouvre leur esprit, et se servir de ce médium qu'ils connaissent et apprécient pour les faire pénétrer dans un musée, dans une exposition, dans le monde de l'art. Comme avec cette installation de plusieurs écrans (The Hand de Melik Ohanian) dans le dernier accrochage du MacVal : sur chacun d'entre eux, des mains qui frappent sur un rythme différent. De ce concert de claquements de mains naît un rythme, une harmonie ; notre aînée et l'un de ses copains, un peu plus jeune, sont restés longtemps, et revenus, devant ces écrans, pris de l'envie de taper des mains en rythme à leur tour. Il n'y avait rien là de séducteur a priori, mais ils étaient happés non par les écrans eux-mêmes, mais par la musique des mains, par les silences, bref par la création dont les écrans n'étaient d'un moyen.

Je me dis aussi que si une enfant de son âge peut être émue par des films non narratifs voire silencieux, par un chant religieux en latin ou par une œuvre d'art des plus contemporaines, si elle peut être fascinée par les sons de la nature et leur projection lumineuse, ou par l'architecture du centre Pompidou, si elle peut être intéressée par la sculpture d'époque médiévale ou réclamer d'écouter la Petite musique de nuit parce que "c'est tellement beau", bref si elle peut être touchée par les arts, pourquoi est-ce si aberrant d'emmener des petits dans les musées ? Je ne crois pas que ma fille soit bien différente de ses petits camarades : je me souviens qu'après m'avoir demandé de prendre une photographie pour garder le souvenir d'un instant d'émotion musicale (c'était un concert de chants de Noël, elle n'avait pas 4 ans, et son émotion était palpable), elle s'est mise à chantonner (comme pour compenser, décompresser après l'émotion) une variation autour du caca boudin et du pipi - le contraste était saisissant ! Bref, les enfants sont étonnants, faisons-leur confiance pour savoir goûter le beau, l'étrange, le nouveau, l'inconnu ; ils ont l'esprit plus ouvert et plus curieux que nous, car ils n'ont pas encore d'habitudes de lecteurs, de spectateurs, de visiteurs. Laissons-les nous emmener dans les musées et les redécouvrir avec eux !



(1) La première photographie illustrant cet article permet de se représenter un peu le paysage de Gibellina Vecchia ainsi transformé par Alberto Burri ; c'est un cliché de l'écran qui diffusait trois films tournés dans le Grande Cretto (dont la vidéo de Thierry de Mey) ; il a été pris au moment de la diffusion de l'une des deux autres œuvres, j'avoue ne pas me souvenir laquelle (soit Cretto de Raphaël Zarka, soit Grande Cretto di Gibellina de Petra Noordkamp).

(2) La Mer était présentée dans l'exposition "La Mer allée avec le soleil", qui présentait deux autres œuvres du vidéaste.

samedi 22 octobre 2016

Quand le trompe-l'œil joue à cache-cache

(Liz Magor, The Blue One Comes in Black - Crédac)


Je l'ai déjà dit ici, le Crédac est un lieu que nous affectionnons : à dix bonnes minutes de marche/trottinette de la maison, c'est notre "musée de proximité" ; à travers la verrière de sa grande salle si lumineuse, on a une vue imprenable sur Ivry ; surtout, c'est un espace d'exposition ouvert et ample comme on les aime, on l'on circule aisément (notamment en poussette), avec le charme brut du décor industriel (ascenseur monte-charge inclus).

Mais je dois avouer que notre dernière visite nous a un peu laissés sur notre faim - et n'a pas enthousiasmé notre amateure d'art contemporain en herbe. Tout avait pourtant bien commencé pour elle, avec la découverte de petits tabourets en plastique recyclé, pile à sa taille. Elle en a embarqué un pour la visite, et l'a planté au milieu de la grande salle. Pour très vite le déplacer ; il faut dire à sa décharge - même si le tabouret s'est révélé une fausse bonne idée, qui a davantage accaparé son attention que les œuvres - que la grande salle semblait singulièrement vide et nue ce jour-là. Quelques couvertures pendant aux murs sur des cintres, une chaise au milieu avec, reposant sur son dossier, ce qui semble être une housse à vêtements, et enfin, posés au sol sur des socles de pierre grise, des sacs en papier jaunis, remplis de pochettes plastiques remplis de papier ou de napperons. En somme, des rebuts, des objets abandonnés dont l'aspect modeste ou usé renforce l'impression de nudité qui se dégageait de la grande salle. Mais, à en croire le descriptif distribué à l'entrée, ces objets ne sont pas toujours ce qu'ils semblent : la housse à vêtements est en silicone durci au platine ; de près, elle est incroyablement rigide. Les couvertures en sont bien, emballées dans la housse de leur dernier passage au pressing, mais elles ont été "réparées" par l'artiste à l'aide de gypse, de paillettes ou de fil. Le rebut anobli au statut d'œuvre d'art, ou l'œuvre d'art imitant le rebut (les sacs de course en papier moulés et teintés), voilà le double principe de création de Liz Magor, illustré par les sculptures All the Names II et III, boîtes de silicone translucides qui contiennent, ainsi figés comme dans un cube de glace, des paquets cadeaux ou des papiers et livres abandonnés.

Mais les trompe-l'œil les plus marquants sont peut-être les petites sculptures suspendues au mur de la salle 2 : Palm Pet présente, sur une boîte en carton qui n'en est pas une, une petite créature, marionnette créée par l'artiste, avec une tête en laine et un corps fait d'un gant qui, si l'on s'approche, s'avère ne pas en être un (probablement du gypse polymérisé - la matière privilégiée par Liz Magor pour ses sculptures trompe l'œil). Face à cette œuvre, il faut jouer du près et du loin, pour l'effet de surprise et l'effet d'ensemble, pour la matière et la silhouette. Mais accrochées un peu haut, ces sculptures n'étaient pas facilement accessibles pour notre aînée (je ne parle même pas de la cadette, qui est globalement restée sans réaction pendant toute la visite) ; il fallait la porter pour lui montrer l'œuvre, lui faire comprendre la surprise qu'elle aurait dû ressentir, et qui ne pouvait donc pas être spontanée. L'ensemble était un peu trop abstrait pour elle, je le crains, peut-être un peu trop triste (contrairement à l'exposition d'Ana Jotta, qui pourtant partait elle aussi de rebuts et de récupérations), et elle n'a pas semblé apprécier la visite. Pourtant, s'il y a une enfant capable d'apprécier le travail de récupération, c'est bien ma fille, qui refuse que l'on jette le moindre emballage cartonné !

Il faut dire qu'il manquait peut-être une médiation, même pour nous, adultes. Le descriptif distribué, moins clairement présenté salle par salle, était un peu long pour qu'on le lise tout en déambulant au milieu des œuvres avec un enfant. Quant au dépliant-questionnaire habituellement offert aux jeunes visiteurs du Crédac, il était en rupture de stock - dommage, car il nous aurait permis d'orienter l'observation des œuvres de notre fille, sans cela peu accrochée. Nous avons regretté que la guide présente dans la salle au moment de notre visite n'ait pas laissé quelques instants les deux seuls autres visiteurs présents cet après-midi-là, pour nous faire profiter de ses explications, ne serait-ce que quelques minutes. De toutes les expositions que nous avons vues au Crédac, celle de Liz Magor est à mon sens celle qui nécessitait le plus une présentation. Malgré une volonté d'accueillir les jeunes visiteurs (ateliers-goûters, livrets, accueil des classes...), chacune de nos visites au Crédac nous a laissé l'impression que notre fille était vraiment trop jeune pour être regardée comme une visiteuse (une autre fois, la même personne guidait une famille et ne nous a jamais proposé de nous joindre à la visite, que nous avons suivie "en rodeurs", avant de nous imposer à l'atelier improvisé en fin de visite). Encore une fois, il semble qu'avant 6-7 ans, bref l'âge du primaire, un enfant ne soit pas un public digne d'intérêt pour les musées, voire pas un public du tout...

Et ça m'agace : aujourd'hui, il est de bon ton de faire écouter de la musique à vos enfants avant même qu'ils aient vu le jour, et il semble évident (au moins pour les éditeurs et les libraires) qu'il faut les familiariser avec les livres très tôt. Mais pour ce qui est des musées, c'est-à-dire des arts autres que musicaux (peinture, sculpture, photographie, architecture), et même, dirais-je, de la culture en général, dès qu'elle ne se pratique pas dans le cercle privé (et discret) de la famille. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu murmurer "Ce n'est pas un endroit pour un enfant" ou ses variantes (même sur un bateau pendant un tour des calanques de Marseille!). L'année dernière, la maîtresse de notre fille, à la recherche d'une sortie de fin d'année, a trouvé saugrenue l'idée d'emmener ses petits au MacVal voisin. Et je ne parle pas de l'étonnement des gens quand nous leur expliquons que nous partons en vacances à l'étranger (Stockholm, Madrid et Venise avec notre grande, entre ses 18 mois et ses 2 ans et quelques - elle garde encore, plus de deux ans après, un souvenir enthousiaste de Venise). Récemment encore nous nous sommes entendu dire, à propos de nos futures vacances de printemps : "mais Milan, il n'y a que des visites, avec des enfants, ce n'est pas possible". En résumé, avec des enfants, vous êtes condamnés à partir en vacances à la mer ou à la montagne, à vous limiter aux loisirs de plein air où vos bambins présenteront une nuisance sonore limitée et éviteront les regards dégoûtés des adultes visitant églises ou musées.

Je m'insurge contre cela, à la fois égoïstement (dix ans de plage/montagne, je ne survivrai pas !), et pour le bien de mes enfants (et de ceux des autres) : comment veut-on que les enfants deviennent des adultes sensibles aux arts, de futurs visiteurs de musée, si l'on retarde le plus possible leur rencontre avec le beau ? Si le musée reste pour eux ce lieu où les traînent leurs professeurs de lettres ou d'histoire, et les œuvres d'art le support de l'épreuve d'Histoire des Arts du brevet des collèges, comment veut-on qu'ils en aient une image autre que scolaire et rébarbative ? Le musée doit être d'abord un lieu de partage et de liberté, un lieu où l'on se promène à la rencontre d'un coup de foudre artistique, qui peut venir n'importe-où, n'importe-quand, et surtout pas quand il est commandé. Les enfants sont étonnants, sans idées préconçues, prêts à tout regarder, à tout écouter, et c'est à l'âge de la maternelle, celui où leur créativité est le plus stimulée et mise en avant, que l'on devrait les emmener découvrir les innombrables variations que présente l'art et leur faire comprendre que les musées ne sont pas, comme semblent l'être les concerts de musique classique (j'ai revu Fauteuils d'orchestre récemment, j'ai adhéré à fond au personnage de Dupontel), réservés à une élite culturelle et financière, qu'ils sont ouverts à tous et à tous les âges.


Du 9 septembre au 18 décembre 2016.
Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 14h à 18h (19h le week-end). Entrée libre.
Le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry
La Manufacture des Œillets
25-25 rue Raspail
94200 Ivry sur Seine
(métro ligne 7 ou RER C)

Un atelier-goûter est prévu le dimanche 27 novembre 2016, de 15h30 à 17h (gratuit sur réservation, au 01 49 60 25 06 ou contact@credac.fr).

mardi 7 juin 2016

J(e) suis partout !

(Ana Jotta, "TI RE LI RE" - le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry)


Les habitants du Val de Marne (94) sont fort bien lotis en ce qui concerne l'art contemporain avec, bien sûr, le Mac Val à Vitry-sur-Seine (j'en reparlerai bientôt), mais aussi, à Ivry-sur-Seine, la Galerie Fernand Léger, qui accueille plusieurs artistes chaque année (je garde notamment un souvenir ébloui de l'exposition de Miguel Chevalier), et le Crédac. Installé dans une ancienne usine (la Manufacture des œillets) qu'il partage avec l'EPSAA (Ecole Professionnelle Supérieure d’Arts graphiques et d’Architecture), avec bientôt pour voisin le Centre Dramatique National du Val de Marne (Théâtre des Quartiers d'Ivry), le Centre d'Art contemporain d'Ivry, dit Crédac, accueille trois expositions par an, expositions personnelles ou collectives d'artistes contemporains français ou étrangers, dans une grande variété de pratiques (sculpture, photographie, installations, vidéo, son, etc.). Visites, conférences, goûters et autres rencontres avec le public sont organisés autour de chaque exposition, qui est complétée également par la programmation du Crédakino, petite salle de projection installée récemment au fond de l'espace d'exposition.

La dernière exposition de cette "saison" est consacrée au travail d'Ana Jotta, artiste portugaise à l'œuvre polymorphe. Elle associe ici son travail de peintre, présenté sur divers supports, et sa manie des collections, qui donne naissance à une installation surprenante, qui tient les promesses de ludisme annoncées par le titre de l'exposition. Autant je suis restée un peu sur ma faim dans la première salle, peut-être trop éparpillée, autant la dernière salle permet une plongée dans un univers personnel un peu fou, qui se prête à la rêverie et à l'imagination.

L'exposition est conçue en trois temps - trois salles de dimensions et d'esprits très différents. La première salle, la plus grande mais aussi la moins cohérente, réunit essentiellement le produit de l'œuvre picturale d'Ana Jotta. Mais ces peintures ne se présentent pas toujours sur des supports attendus : non seulement l'artiste portugaise peint sur de l'acier, du tissu, du papier peint autant que sur toile, mais elle a pour habitude de photographier ses œuvres et d'imprimer les clichés obtenus sur divers supports, tissus, bâche plastifiée. Malheureusement, une grande partie de ces impressions sur des tissus translucides, placées en hauteur et tout contre une fenêtre, recevaient peut-être trop de lumière, car leurs couleurs semblaient toutes pâles : ces œuvres n'attiraient pas l'œil, qui se perdait un peu dans ce grand espace rempli de peintures très différentes les unes des autres. Notre aînée semblait perplexe, même face au Petit cirque créé à partir des photographies qu'Ana Jotta a prises avec son téléphone portable pendant un an, imprimées sur toile et lacérées en lanières. Des lanières trop fines peut-être pour qu'une enfant comprenne leur origine.

La seconde salle, très cohérente au contraire, présente sept peintures toutes réalisées sur un support qui n'est pas celui de l'image fixe, mais de l'image en mouvement : un écran de projection. Ces sept écrans, installés en quinconce, structurent l'espace de la salle, en créant un parcours de cache-cache et de découverte où l'on se faufile jusqu'à la surprenante dernière salle, la plus personnelle et la plus originale.

Car cette fois, la salle ne présente pas les créations d'Ana Jotta, elle est en elle-même une création, comme si l'artiste nous invitait dans son salon loufoque, ou dans son imagination. Les quatre murs sont tapissés d'un papier peint créé à partir d'une des nombreuses collections de l'artiste : publicités, affiches, pages de livres, photographies et dessins, ces images créent une collection qui est source d'inspiration pour Ana Jotta, mais qui a aussi donné naissance à une exposition (A Conclusao da Precedente, Lisbonne, 2014) puis à un livre (Footnotes). C'est à partir du livre tiré de l'expostion que le papier peint présenté au Crédac a été édité. Recouvrant toute la pièce, il offre des heures d'observation et de contemplation, ou de "cherche-et-trouve" (le livret de jeux-affiche offert par le Crédac, destiné aux enfants, mais plutôt adapté aux plus grands, leur propose de chercher le canard reproduit sur son versant affiche). Mais il crée aussi un décor unique et surprenant, bien propre à accueillir une autre série ou collection d'Ana Jotta, celle des J (ou Jotas, en portugais) : l'artiste collectionne les objets qui ont ou prennent la forme de l'initiale de son nom, qui est aussi son homonyme. Elle en expose certains dans une vitrine, d'autres aux murs ou sur le sol de sa salle auto-portrait. L'espace foisonne d'images et d'objets, et c'est leur juxtaposition, leur accumulation qui donne l'impression d'être transporté ailleurs. Surprise, amusée, notre fille a apprécié cette plongée dans les images d'Ana Jotta ; elle a été intriguée par la collection de J ; trop petite pour deviner ce qui se cachait derrière cette forme, je crois que l'explication l'a moins amusée que l'effet de série lui-même, joint à l'étrangeté des objets posés au mur.

Même amusement étonné, un peu "sceptique", face à Genealogic Tree, assemblage d'une fausse lampe de salon (l'abat-jour est en fait un seau !), d'un bouclier, d'une peinture et d'une tête de chien façon trophée, affublée d'une couronne en hermine : elle semblait en fait se demander pourquoi cela nous amusait, ou pourquoi nous nous attendions à ce qu'elle soit surprise ou amusée. Elle a bien volontiers détaillé les objets qui composaient cette "sculpture", et le chien couronné, un peu haut pour qu'elle le remarque d'emblée, l'a fait sourire, mais elle avait plutôt l'air de nous dire : "Pourquoi pas ?" Je crois pouvoir dire qu'elle a apprécié cette exposition, même si ses réactions étaient peu expressives et donc difficiles à interpréter. Elle a observé certaines œuvres, ignoré d'autres, m'a laissé gentiment attirer son attention sur certains détails (un Mickey sur une boîte en carton, les pots de confiture qui soutiennent le tambour de la photographie sur bâche...) ; elle a posé quelques questions (sur le mode de "qu'est-ce que c'est ?"), mais a surtout observé avec un certain détachement ce qui l'entourait. Je crois que la salle au papier peint est ce qui lui a le plus plu, ce qui l'a le plus surprise. Mais au fond, ayant moins d'habitudes que nous (ou d'a priori, si vous voulez) sur ce qu'est une œuvre d'art, et étant encore trop petite pour s'intéresser vraiment à la variété des supports utilisés, elle a semblé un peu indifférente face aux originalités d'Ana Jotta. Peut-être aussi l'exposition manquait-elle d'une cohérence, d'un fil rouge qui l'aurait "accrochée". Dans ce blog, j'essaie de ne pas vous dire seulement ce que moi j'ai pensé des musées et expositions que nous visitons en famille, mais ce n'est pas toujours facile de vous donner le point de vue de ma fille - je parle de l'aînée, car la petite a clairement aimé gambader dans ces grands espaces, quasi vides de visiteurs, et a eu très envie de secouer le Genealogic Tree !

Je peux seulement ajouter, côté enfants, que le Crédac fait l'effort, pour chaque exposition, de préparer et imprimer sur du papier glacé une série de questions-jeux pour les enfants, sur un grand format qui permet d'offrir également au verso une affiche tirée de l'exposition, comme souvenir à emporter chez soi. Il s'agit moins d'appels à l'observation de l'exposition que de questions destinées à prolonger cette observation, en demandant à l'enfant soit de faire des liens avec ce qu'il connaît, soit d'imaginer ou de créer à son tour. Sans doute élaborées en même temps que les visites ou ateliers proposés aux scolaires, ce "dépliant-jeu" est difficile à exploiter avec une enfant de 4 ans, en partie à cause de la difficulté des questions, en partie parce qu'il lui demande de s'arrêter, de s'asseoir pour se concentrer successivement sur une œuvre de l'exposition, sur une image du dépliant et sur une question en prolongement. Il faudrait quasiment venir sans enfant pour préparer la visite, si l'on tient à exploiter ce support ! Mais peut-être est-ce dû aussi au fait qu'occupés à observer l'exposition, à y repérer les détails susceptibles d'intéresser la grande (sans oublier de prendre quelques photos pour vous), tout en courant après la petite, il nous manquait un ou deux bras (et un cerveau) pour lire attentivement et posément les questions du dépliant avant de les expliquer à notre fille. Même quand on ne porte ni bambins ni poussette, être des parents au musée, c'est souvent du sport !


Du 8 avril au 26 juin.
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 14h à 18h (19h le week-end). Entrée libre.
Le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry
La Manufacture des Œillets
25-25 rue Raspail
94200 Ivry sur Seine
(métro ligne 7 ou RER C)

Un atelier-goûter est prévu le dimanche 19 juin 2016, de 15h30 à 17h (gratuit sur réservation, au 01 49 60 25 06 ou contact@credac.fr).

jeudi 17 mars 2016

Des affiches en libre service !

(Dix-neuf mille affiches. 1994-2016 – Michel François, Château de Rentilly)

Merci à Auriane B. D. qui m'a signalé (je la cite) cette "expo kids friendly dans un cadre sublime" - et m'a ainsi donné l'idée de cette rubrique collaborative !

Informations pratiques et théoriques sur cette page :
http://www.fraciledefrance.com/affiches-michel-francois/