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jeudi 15 août 2019

En cas d'ennui

(Quelques idées musées pour le mois d'août à Paris)


Vous êtes à Paris (ou pas loin) au mois d'août, le temps n'est pas splendide et vous ne savez plus comment occuper vos (plus ou moins) petits qui commencent à trouver que ces vacances portent bien leur nom de "grandes" ? Vous venez de rentrer de voyage, le retour est d'autant plus rude qu'il reste encore deux bonnes semaines avant le 1er septembre ? Voici en vrac et un peu vite deux idées testées pour vous, et dont c'est le moment de profiter - que vous soyez touchés par l'ennui ou non - parce qu'elles ne vont plus durer longtemps.

Pour une combinaison visite et pause ludique, vous pouvez toujours compter sur l'incontournable Galerie des enfants du centre Pompidou ; mais, cerise sur le gâteau, l'installation qui l'occupe cet été (jusque début septembre, dépêchez-vous !) est articulée à la grande exposition "Préhistoire" qui vaut elle-même le détour : nous l'avons visitée à son ouverture, avec nos deux filles et une amie de notre aînée, un jour de grève de l'école, et ce fut un franc succès ; nous projetons d'ailleurs d'y retourner tant nous avons été enthousiasmés par la beauté des œuvres et par l'intelligente mise en regard de l'art contemporain avec des objets venus du fond des âges (magnifiques et fascinantes "Vénus", notamment) - un concept qui pouvait nous laisser sceptiques au premier abord (et la première salle est un raté qui aurait pu confirmer cet a priori), mais qui se révèle constamment pertinent, tant les œuvres ont été bien choisies. Les filles ont bien aimé la partie sur les dinosaures, avec ses figurines et ses vieux films, et nous avons tous joué avec plaisir à "Préhistoire ou 20e siècle ?" face à un magnifique parterre de sculptures et gravures - il était drôle de voir les filles tomber dans le piège face à un Modigliani, mais aussi de nous tromper nous-mêmes assez souvent ! En bref, une des meilleures expositions que j'ai visitées depuis longtemps.

Dans la Galerie des enfants, même mélange des époques, même concept : la Préhistoire au prisme de la modernité. Plusieurs activités développées par les premiers hommes sont ainsi proposées sous une forme revisitée : les empreintes de main sortent d'une imprimante couleur, les colliers de pâtes remplacent les colliers d'os, les enfants peuvent monter des tipis bariolés avec de grands pans de feutrine, s'essayer à imiter une danseuse filmée dans divers lieux modernes et décalés pour illustrer les principaux mouvements du corps humain, faire de la musique en frappant des tuyaux en métal. Même si l'imprimante est parfois à court d'encre et le fil fourni trop épais pour pouvoir y enfiler certaines pâtes (à chaque visite, c'est nous qui avons réalisé les colliers !), nos filles ont adoré cette installation (nous comptabilisons trois visites à ce jour), bien plus réussie que certaines des précédentes !

Nouveauté de cet été (et, malheureusement, de cet été seulement - attention, jusqu'au 26 août !), le musée de l'Orangerie a installé dans une partie de l'espace habituellement dévolu aux expositions temporaires un "repaire" pour les enfants (officiellement à partir de 6 ans, mais notre cadette de 4 ans y a trouvé de quoi s'occuper, de même que de nombreux adultes !) : ils peuvent y participer à une fresque murale collective en dessinant à la craie dans un décor inspiré d'un grand peintre, inventer les paroles des personnages de quelques tableaux en remplissant des bulles au feutre Velléda, compléter des dessins inspirés de plusieurs toiles du musée (dessins à demander à l'entrée de la pièce à l'animatrice qui n'anime rien du tout) ; des crayons de couleur sont disposés sur quelques tables, où les enfants sont aussi invités à inventer des histoires (mais aucun support ne vient nourrir leur inspiration) ; dans un coin, une petite sélection de livres (vraiment modeste) et deux ou trois coussins invitent à la lecture. L'existence de cet espace est complétée par deux initiatives : des projections de courts-métrages animés (sur les thèmes de l'art, de la musique, de la nature) ont lieu toutes les heures entre 10h et 17h dans l'auditorium voisin ; et vous pouvez réclamer à l'accueil (s'il est ouvert : je suis arrivée juste avant que l'hôtesse ne s'absente, ouf !) un coloriage et un livret - ou plutôt un dépliant, comme au musée d'Orsay, quoiqu'un peu moins encombrant - qui invite les enfants à chercher cinq toiles dans la collection Guillaume et leur propose d'imaginer une histoire autour du tableau avant de leur donner quelques explications sur les liens entre le collectionneur Guillaume et les peintres sélectionnés. Toutes ces initiatives sont louables et méritent d'être saluées : mes filles, comme d'autres enfants, étaient ravies de trouver un coin pour elles dans ce musée que nous avions déjà visité plusieurs fois avec elles.

Mais je dois dire que j'ai été un peu déçue et que seuls les courts-métrages m'ont semblé avoir de l'intérêt, même si certains étaient un peu tristounes. Les "histoires" proposées par le dépliant, très courtes, stimulaient moins l'imagination que l'observation, et s'apparentaient davantage à un commentaire d'image sans fantaisie ; elles étaient expédiées en quelques lignes pour ensuite laisser place aux informations. Un équilibre à mettre en rapport avec l'âge des enfants visés par le dispositif : 6-12 ans, âge scolaire, âge où l'on apprend (enfin). J'ai très souvent déploré que les livrets-jeux pour enfants ne soient proposés qu'à partir de 6 ou 7 ans, c'est-à-dire pour des enfants qui savent lire (comme si un parent ne pouvait leur lire consignes et questions) et qui vont à la "grande école", celle où l'on apprend des leçons d'Histoire ; comme si la découverte de l'art ne pouvait se faire que par le prisme d'une frise temporelle et sous une forme informative, même si le support a des apparences ludiques ; comme s'il n'était pas possible de créer un lien entre la créativité stimulée en maternelle dans des activités d'art plastique, et l'art que l'on découvre dans les musées. Comme si les musées devaient être aux yeux des enfants une institution comparable à l'école (dans une vision de l'école un peu "rétro", d'ailleurs), et non un lieu de liberté et d'imagination. Le modèle de l'école était d'ailleurs flagrant dans le "repaire de Lily" : coin lecture comme dans la plupart des classes, craies et feutres Vellédas côté matériel, et des consignes strictes sur chaque table (ne pas laisser ses dessins sur la table en partant, et bien replacer les crayons, qui sont même classés par taille !). Rien à voir avec le désordre créatif qui règne dans les divers "labs" et autres espaces de création que nous avons visités au Danemark ou en Norvège (grandes tables, éviers et tabliers tâchés de peinture, créations disposées partout, façon caverne des Mille et une nuits) - même le "lab" désert de la fondation Henie-Onstad à Oslo (article à venir), qui ne s'anime que le dimanche, portait la trace des créations précédentes (tâches de peinture, crayons en vrac et constructions en Kapla) et semblait être resté dans l'état où l'avait laissé une joyeuse bande de petits artistes. A l'Orangerie, pas question de désordre, encore moins de tâches de peinture : l'animatrice, qui se contentait de surveiller et de ranger, avait gardé les feutres pour elle ! A 17h30 (30 minutes avant la fermeture), elle avait déjà effacé la fresque et les dialogues, et il n'était pas question d'esquisser un nouveau dessin à la craie. Pour qu'un tel espace soit réussi, il faut qu'il soit véritablement animé par une personne qui stimule la créativité des enfants, et ne se contente pas d'être un distributeur de coloriages ! Il faut accepter le désordre, voire le bruit, bref la vie ! Il faut proposer aux enfants autre chose que ce qu'ils peuvent faire chez eux, ou au moins réinventer ces activités traditionnelles ou les articuler à ce qu'ils ont vu dans le musée (je crains que la fresque murale, par exemple, n'ait pas évoqué la moindre œuvre d'art aux enfants présents). Bref il faut encadrer un tel espace non pour le maintenir propre et rangé, mais pour dynamiser les activités proposées, alimenter la créativité des enfants, leur faire voir autre chose (sculpter l'argile au Louisiana, c'était quand même autre chose que de dessiner une robe à un personnage de Matisse !). Bref, l'initiative est assez rare en France (ou du moins dans les grands musées parisiens, paresseux en ce qui concerne l'accueil des enfants) pour qu'on l'applaudisse mais j'aurais aimé que ses instigateurs fasse preuve d'un peu plus d'imagination et de fantaisie, et s'adressent davantage à la créativité des enfants, quel que soit leur âge.

La France a encore beaucoup de progrès à faire pour l'éducation à l'art des enfants (il ne faudrait pas d'ailleurs parler d'éducation, mais plutôt de découverte, pour se libérer du modèle scolaire encore trop présent), même si les visites contées et autres ateliers fleurissent de plus en plus, parfois pour de très jeunes enfants (à la Fondation Louis-Vuitton, par exemple). A signaler, des efforts du côté du musée d'Orsay aussi, du moins sur le papier (et en ligne), avec un comptoir jeunesse mis en place dans le musée (pas encore testé pour vous), et surtout un tarif réduit "Enfant et compagnie" (11 euros au lieu de 14 pour deux adultes accompagnant un enfant de moins de 18 ans, c'est une petite réduction, mais c'est un début !) comme il devrait en exister dans tous les musées pour motiver les parents (et que le musée soit moins cher que le cinéma pour les familles !). A découvrir aussi (pour les jours de pluie ou de paresse) : les "promenades imaginaires" du Musée d'Orsay, podcasts proposant des histoires inspirées de tableaux, ou plutôt des monologues intérieurs de personnages du tableau ou de son décor (le chat d'un tableau de Renoir, la grande sœur d'un bébé peint par Berthe Morizot) ; notre aînée a bien aimé les écouter en regardant le tableau correspondant sur la tablette de son père, mais le caractère décousu du monologue intérieur, combiné aux informations généalogiques et mondaines sur les personnages du tableau et sur l'artiste, ont empêché notre cadette (4 ans) de rester attentive pendant les dix minutes d'écoute. Là encore j'ai été frappée par le manque de fantaisie des deux récits que mes filles ont écoutés : trop de realia, qu'il s'agisse d'identifier les personnages du tableau (fille de, nièce de…) ou de décrire leur ressenti (fillette chamboulée par la naissance d'une petite sœur ou inquiète car son papa est malade). Mais la douceur des voix des lecteurs s'accorde bien avec celle des toiles, et ces lectures ont offert un temps de rêverie calme à notre aînée.

Mais il y a encore du travail en direction de la toute petite enfance : des supports de visite devraient être créés pour les tout-petits et les classes de maternelle devraient toutes aller se promener dans un musée - se promener, et non visiter, pour que le musée soit pensé comme un espace ouvert et libre, davantage comme un parc que comme une école. Ainsi on pourrait articuler découverte de l'art et développement de la créativité. Et aller au musée avec des enfants, avec ou sans activité ludique, ne semblerait plus incongru. Car vous pouvez aussi faire le pari d'une visite de musée traditionnelle, sans support ni activité ludique ! Nous avons testé in extremis l'exposition sur les Hittites ("Royaumes oubliés. De l'empire hittite aux Araméens") du musée du Louvre (malheureusement terminée depuis le 12 août), et nos filles ont vraiment apprécié, tant les objets étaient beaux : elles n'ont certes rien "appris", mais elles en ont pris plein les yeux, et c'est bien l'essentiel !


Centre Pompidou : "Préhistoire. Une énigme moderne", jusqu'au 16 septembre 2019 ; "La fin du paléolithique" (Galerie des enfants), jusqu'au 2 septembre 2019, gratuit pour les enfants accompagnés d'un adulte muni d'un billet d'entrée dans le musée.

Musée de l'Orangerie - le repaire de Lily, du 3 juillet au 26 août 2019 : gratuit (avec un billet du musée : 9 euros pour les adultes, gratuit pour les moins de 18 ans), sans réservation, aux horaires du musée (tous les jours sauf mardi, 9h-18h), niveau -2 ; activités en français et en anglais.
Attention : fermeture des salles de la collection Walter-Guillaume du 4 septembre 2019 au 31 mars 2020 (tarif réduit en conséquence).

Les petits M'O du Musée d'Orsay : 9 promenades imaginaires à écouter en observant le tableau (sur son ordinateur ou dans le musée).

mercredi 17 octobre 2018

Va, cours, vole... et visite

("L'envol ou le rêve de voler" - la Maison rouge)

Ces derniers temps nous avons souvent visité des expositions peu de temps avant leur clôture, et je n'ai pas toujours eu le temps de vous en parler avant qu'il ne soit trop tard. Si je me permets aujourd'hui un article "de dernière minute", c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une exposition qui se termine bientôt, mais d'un lieu qui ferme définitivement à la fin du mois. Et puisque les vacances de la Toussaint approchent, si vous avez un peu de temps pour une visite onirique avec vos petits, je vous conseille de vous rendre à la Maison rouge, lieu dédié depuis 14 ans à la création contemporaine, et dont le fondateur a annoncé la fermeture définitive.

C'est un lieu plaisant que cette maison qui n'en est pas une - puisqu'il s'agit d'une ancienne usine, le nom de l'espace d'exposition lui venant d'un pavillon situé dans la cour intérieure de l'usine. Un lieu où l'on déambule, de ceux qui s'adaptent si bien aux œuvres contemporaines - et aux jeunes visiteurs. Un lieu fait de plusieurs espaces reliés par des sas ou des escaliers, où jamais l'on ne sent à l'étroit, malgré le caractère intimiste de ces salles à taille humaine. Un lieu tout de blanc vêtu, et généreusement éclairé, notamment par la courette intérieure, qui sert aussi de terrasse au petit café accueillant et convivial.

Pour cette exposition d'adieux, le thème ô combien choisi fut l'envol, le vol et le rêve de voler. Un thème traité de tant de manières que l'exposition, malgré un grand nombre d'œuvres, ne cesse de surprendre le visiteur par la variété des objets exposés : photographies, dessins et peintures,  captations de spectacles ou films anciens (le Voyage sur la Lune de Méliès), œuvres vidéos originales, installations (dont un hexagone de miroirs qui a beaucoup amusé nos filles) et sculptures (une chaise sur le dossier de laquelle reposent des ailes d'ange a particulièrement séduit nos petites visiteuses), mais aussi des machines volantes, authentiques ou imaginées par les artistes. C'est ainsi une fusée qui accueille les visiteurs depuis la cour intérieure, tandis qu'ils quittent l'exposition sous une nuée de super héros volants.

Notre cadette (3 ans et demi) a été tout particulièrement enchantée par cette visite qui répondait à sa curiosité naturelle pour ce qui est nouveau. Se laisser surprendre par la découverte d'un nouveau type d'objet - éléments d'une collection ethnographique ou engin volant à la Léonard de Vinci, "photographie" d'une sorcière écrasée sur le mur en regard du mur en question, toujours taché de sang - lever le nez vers le ciel ou s'allonger sur un pouf… c'était une véritable exploration ! Des pauses sont ménagées à divers points de l'exposition, grâce à des poufs ou mini fatboys sur lesquels les filles ont adoré s'alanguir pour se reposer, faire des grimaces ou regarder des vidéos - celle d'un homme dansant au milieu du jardin de pierres qu'il avait créé en plein désert a fasciné notre aînée. Il y a même un matelas géant qui permet aux visiteurs (trop peu à la fois, malheureusement) de regarder les vidéos de spectacles chorégraphiques projetés sur un écran suspendu au plafond ! Le corps du visiteur est ainsi sans cesse sollicité pour participer à l'envol physique et métaphorique que propose l'exposition (il y a même une installation qui propose aux adultes de prendre une posture proche de celle de l'oiseau en vol - étrange !). Plus qu'une visite, une véritable expérience, tout à fait adaptée aux jeunes enfants. Courez-y, ou plutôt volez-y !



"L'envol ou le rêve de voler", jusqu'au 28 octobre 2018 à la Maison rouge : entrée 10 euros, gratuit pour les moins de 13 ans, tarif réduit (7 euros) entre 13 et 18 ans. Des billets coupe-file sont en vente sur le site de la fnac - à tenter peut-être, nous avons fait la queue dehors 20-30 minutes un mercredi après-midi hors vacances. Ouvert tous les jours sauf lundi et mardi de 11h à 19h, nocturne le jeudi (21h).

mercredi 12 septembre 2018

Touché coulé : écrans tactiles et autres gadgets


Interactif. C'est l'adjectif à la mode, l'impératif qui doit s'imposer, à l'école comme dans les musées, pour que les visiteurs ou les enfants ne se sentent pas passifs, pour qu'ils s'approprient la culture et le savoir. Jusqu'aux publicités qui interagissent avec les usagers du métro parisien, comme pour leur donner le sentiment d'avoir prise sur les écrans, alors que tant de choses leur échappent.

Même les musées qui font le minimum d'efforts en termes d'accueil du public et de modernisation de leur muséographie - comme le Louvre, qui n'a pas besoin de ça pour attirer les touristes - se peuplent d'écrans tactiles : si présents que mes filles tentent de faire glisser le contenu du moindre cartel un peu lumineux à leur portée, ces nouveaux gadgets remplacent aujourd'hui les sempiternels audioguides. Ne vous méprenez pas, je ne juge pas ces outils forcément inutiles : ils apportent souvent beaucoup d'informations - que l'on s'empresse cependant d'oublier, à moins d'être un spécialiste. Les mieux faits d'entre eux attirent le regard sur des détails et invitent à observer autrement les œuvres. Mais j'avoue que j'ai depuis longtemps renoncé aux audioguides - d'autant plus si je visite avec mes filles, mais même sans elles - car ils sont chronophages, me donnent mal à la tête et contraignent trop le rythme de ma visite. Ils tendent de plus à m'isoler de mes compagnons, avec lesquels j'aime bien échanger sur ce que je vois, même de manière superficielle : faudrait-il sacrifier l'interaction sur l'autel de l'interactivité ?

Les écrans et l'interactivité 2.0 ont des effets similaires : j'avais déjà constaté à Bordeaux et Biarritz que le tout-interactif a ses limites (techniques, notamment), et isole les visiteurs tout autant que les audioguides. Certes, on peut être plusieurs devant un écran tactile, mais un seul a la main, et les enfants, qui n'en maîtrisent pas forcément le fonctionnement, s'empressent de le manipuler, à tort et à travers parfois ; si un visiteur inconnu est installé devant l'écran, il faut attendre son tour, les regards curieux (surtout ceux des enfants) étant souvent perçus comme indiscrets. Pourtant, un écran installé dans un espace public comme le musée pourrait être un support d'échange, de partage ; mais nous sommes si habitués à être seuls sur nos Smartphones et tablettes que nous reproduisons cette solitude sans y penser. Quant à se servir de l'écran tactile en famille, cela fonctionne parfois, mais c'est tellement moins facile que de parler d'une œuvre que l'on regarde tous : il faut se serrer autour de l'écran, canaliser les envies de toucher à tout, partout, et souvent expliquer ce que montre/dit l'écran. Bref, beaucoup d'énergie dépensée. Pour que cela en vaille la peine, il faut que le contenu et la mise en place de l'écran soient optimisés : par exemple, dans la section très récente des arts de l'Islam, au Louvre, des écrans permettent de connaître les étapes de fabrication de certains objets exposés ; le contenu - texte et images - est clair, accessible, pas très long ; mais les écrans n'ont pas toujours été positionnés face aux œuvres, et il faut parfois chercher l'objet concerné (quand il n'est pas absent), et se tordre pour l'avoir dans son champ de vision quand on est devant l'écran.

Expérience interactive au Musée national
du Danemark (Copenhague), rendue
compliquée par la manipulation précipitée
de notre aînée, qui avait réglé l'activité…
en danois !
A ces détails pratiques s'ajoute le risque de dysfonctionnements techniques : les écrans bloqués ou qui ont des sautes d'humeur ne sont pas rares. L'interactivité se mérite, elle naît parfois dans les tâtonnements, voire les échecs - comme semble le penser Claude Clovsky, concepteur de la dernière installation de la Galerie des enfants à Beaubourg : il invite en effet les enfants à interagir avec un immense écran, à l'aide de formes en mousse censées provoquer chacune une réaction différente à l'écran (apparition d'une forme, d'une couleur, etc.) ; le problème, c'est que cela ne fonctionne pas du tout, si bien qu'à notre dernière visite le petit guide qui expliquait les effets produits par chaque forme avait été retiré, les hôtesses avouant que le constat avait été fait par le concepteur comme par les visiteurs de l'absence de réaction - du moins de celles prévues - à la mise en mouvement des fameuses formes en mousse ; seule la fonction effacer semble fonctionner comme prévu ! On nous a expliqué que c'était tout à fait dans l'esprit du concepteur, qui explore les failles de l'interactivité, se plaît à créer des pages web ratées, à mettre en scène l'effort que devrait supposer toute interactivité - au rebours de la facilité qu'on lui attribue trop souvent. Belle idée, mais sans doute peu adaptée au jeune public : les petits visiteurs, ne pouvant identifier les effets de leurs actions sur l'écran parmi les multiples images générées automatiquement par un ordinateur, s'en désintéressent bien vite et se mettent à empiler les arobases et les hashtags en mousse dans un jeu de construction plus familier, et moins virtuel.

Mais au-delà des failles techniques et pratiques de la mise en place d'écrans tactiles, leur principal défaut est à mes yeux leur trop grand pouvoir d'attraction, qui les rend aptes à détourner l'attention des enfants des objets qu'ils ont physiquement sous les yeux, pour leur préférer des images mouvantes mais virtuelles : au Louvre, il nous fut parfois difficile de détourner l'attention de nos filles de l'écran ne serait-ce que pour leur montrer l'objet exposé concerné par la vidéo. Je rageais de les voir happées par les images alors qu'elles avaient à portée de regard des objets magnifiques. Pire, quand un espace d'exposition est peuplé d'écrans, ceux-ci accaparent les enfants et leur font complètement oublier ce qui les entoure : au Louvre, la visite s'est transformée en quête du prochain écran ; une expérience qui s'était déjà produite à la Grande Galerie de l'évolution, alors que les objets à observer n'étaient pas des coupes ou morceaux de faïences, mais des animaux naturalisés, plus susceptibles d'intéresser les petits. Une amie a vécu la même chose avec ses nièces : impossible de les décoller des écrans pour les ramener face aux animaux. Pourtant, mes filles sont tout sauf des geeks addicts aux écrans : elles n'ont jamais nos téléphones en main, la tablette de leur père sert seulement aux dessins animés en vacances ; la grande a une tablette pour enfants dont elle se sert à peine, et leur dose de télévision n'est pas illimitée. Cela ne les empêche pas d'avoir compris le fonctionnement des écrans tactiles, comme si elles étaient nées une tablette en main ! Et de goûter les plaisirs de l'interactivité au point d'en oublier le reste, et ce qui nous paraît, à nous adultes, l'essentiel de la visite : les œuvres.

Je ne sais s'il faut attribuer ce pouvoir d'attraction au caractère interactif des écrans tactiles, ou s'il n'est pas plutôt l'apanage de toute image en mouvement. Au musée du Quai Branly, de nombreuses petites télévisions sont disséminées dans tout l'espace d'exposition (certaines, tactiles, offrent un choix de langues et de vidéos) ; parfois cachées dans de petites grottes secrètes, elles séduisent d'autant plus qu'on les contemple caché (et seul, encore une fois) ; mais leur contenu (et leur fonctionnement, pour les écrans tactiles) n'est pas adapté aux non-lecteurs (et je dirais même aux enfants), beaucoup de vidéos étant sous-titrées ; c'est dommage car, encore une fois, ce média attire les plus jeunes et pourrait être l'occasion de leur faire comprendre la fonction des objets exposés, en montrant les rituels dans lesquels ils interviennent. En l'absence de cet effort de pédagogie, j'ai encore une fois perçu ces écrans comme un frein à notre visite et des occasions régulières de mini-conflit du type "allez, on y va" qui s'éternise. Il faut penser aux enfants quand on installe ce genre d'outils dans un musée, mais aussi à leurs parents !

Comme les audioguide, finalement, les écrans influent sur notre rythme de visite et tendent à atomiser le parcours dans le musée : coups d'accélérateur quand l'enfant court d'écran en écran, les parents peinant à le suivre tout en jetant un œil rapide (et frustré) sur les objets exposés, et effets de ralentissement quand on peine à décrocher l'enfant de l'écran ; parents et enfants regardent trop souvent dans des directions différentes, et l'on y perd en partage - en interaction.

Des effets similaires se produisent cependant quand les musées testent des dispositifs ludiques qui proposent d'autres types d'interaction - on ne peut accuser les écrans de tous les maux ! Je l'ai observé il y a trois ans lors d'une visite du Musée des Beaux Arts de Tours, qui fut ponctuée par la découverte de "box" (sic) destinées aux enfants (à partir de 3 ans - elles sont toujours en place actuellement) ; mon aînée, qui avait alors 3 ans (la cadette, encore tout bébé, n'était pas encore pour moi un visiteur cobaye-sujet d'observation), a adoré jouer à la dînette avec les légumes censés lui permettre de reconstituer une nature morte, se déguiser comme les personnages des portraits XVIIIe siècle (perruque poudrée comprise), faire un puzzle en regardant le tableau qui lui servait de modèle, ou encore scruter à la loupe une toile italienne pour trouver des détails cachés. Nous étions nous aussi enthousiastes face à ce dispositif qui manifestait une volonté de bien accueillir les tout-petits et leurs familles… jusqu'à ce que la visite se transforme en grande quête des boîtes à surprises : dès qu'elle entrait dans une salle, notre fille cherchait la nouvelle "box" et n'était absolument pas réceptive à nos invitations à venir observer telle ou telle œuvre ; si la salle recelait une activité, elle s'y plongeait longuement (nous laissant ainsi contempler la salle à notre aise, certes, mais ignorant tout ce qui n'était pas la "box") ; sinon, elle nous traînait vers la salle suivante. Finalement, notre enthousiasme initial s'est teinté d'un peu de frustration et d'énervement : c'est dommage de devoir batailler pour que votre enfant admire deux-trois chefs d'œuvre, avant de se plonger dans une activité ludique ! Jouer ou visiter, faudrait-il donc choisir l'un au détriment de l'autre ?

Notre récent voyage au Danemark m'a replongée dans cette interrogation, et j'ai de nouveau constaté combien il était difficile de trouver une bonne formule qui combinerait visite et ludisme : séparer espace de visite et espace de jeu, comme le font les Danois, semble une bonne idée a priori, et préserve un vrai temps pour la visite ; mais cela laisse tout de même l'impression diffuse que le musée à proprement parler n'est pas un lieu pour les enfants, qui s'y ennuient en attendant de pouvoir aller jouer. Mêler visite et ludisme est périlleux, l'équilibre à trouver acrobatique : à Tours, les boîtes étaient plutôt bien faites (certaines destinées aux plus jeunes, d'autres plus difficiles pour notre fille de 3 ans) ; y en avait-il trop ? Etaient-elles trop proches des jeux habituels des enfants (dînette, puzzles, déguisements) ? Encore aujourd'hui je ne saurais dire ce qui n'allait pas, mais je suis sortie de cette visite un peu déçue finalement. Le Musée national du Danemark, à Copenhague, proposait une autre formule avec ses "boredom buttons" également destinés aux enfants : disséminés dans le musée (paraît-il, car nous n'en avons trouvé que deux), ils déclenchaient, quand on les pressait, une animation qui envahissait l'espace d'exposition aussi bien sur le plan sonore que visuel ; près du chariot du soleil, la pièce toute entière était ainsi plongée dans l'obscurité pour permettre aux visiteurs de regarder sur le mur du fond une projection animée mettant en scène un récit de type mythologique de la naissance de ce symbole ; dans une salle consacrée aux armes, c'est le bruit d'une canonnade qui retentissait dans toute la salle, pendant qu'un trou virtuel apparaissait dans l'un des murs, face au canon que nous étions ainsi invités à regarder de plus près - si l'on n'était pas effrayé par le vacarme (bien réel, lui) qu'il était censé produire ! Je ne peux émettre un jugement général à partir de ces deux seules expériences (et j'avoue que cette fois, c'est moi qui ai guetté les boutons de salle en salle, en vain !). Mais mes filles n'ont pas semblé plus séduites que cela (la petite a même été apeurée par le canon) et nous avons trouvé que ces effets spéciaux gênaient l'observation des œuvres (gêne qui s'imposait d'ailleurs aux autres visiteurs présents au même moment dans la salle, obligés d'attendre pour pouvoir contempler le chariot du soleil, une des pièces maîtresses de la collection du musée). Nos filles se sont davantage amusées des armures à soupeser installées à proximité des véritables cottes de maille.

Introduire du ludisme sans gêner les visiteurs adultes, sans non plus parasiter la visite des enfants et les détourner complètement des œuvres, amuser et instruire tout en laissant libre le rythme de visite des familles, voilà le défi lancé aux musées du XXIe siècle. Pas sûr que ce soient des écrans et autres gadgets 2.0 qui permettent de le relever !


Claude Clovsky, "Une enfant de 5 ans en ferait autant", Galerie des Enfants du Centre Pompidou, du 14 avril au 24 septembre 2018 : à partir de 4 ans ; accès avec le billet du musée.

Musée des Beaux Arts de Tours : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9h00 à 12h45 et de 14h00 à 18h00 ; entrée 6 euros, tarif réduit (notamment pour les 12-18 ans) 3 euros, gratuit pour les moins de 12 ans et le premier dimanche du mois.

Musée national du Danemark : ouvert tous les jours (sauf le lundi de septembre à juin), 10h-17h : le musée des enfants est ouvert de 10h à 16h30 ; entrée 95 kr. (environ 13 euros), ticket famille 80 kr. (environ 11 euros), gratuit pour les moins de 18 ans.

mercredi 22 août 2018

Promenades ludiques - ou les bonnes surprises du mois d'août à Paris

(Fondation Vuitton, exposition "Au diapason du monde" ; Palais de Tokyo, "Enfance - Encore un jour banane pour le poisson rêve")


Attention, ces expositions se terminent très prochainement !


"Trois semaine en août à Paris ! Mais qu'est-ce que vous allez faire ?" s'était inquiété mon dentiste, après s'être enquis du planning de mes vacances. "Nous reposer et nous promener un peu", avais-je répondu (ou à peu près). A l'issue de ces jours qui semblaient devoir être interminables à mon cher dentiste, le programme prévu a été rempli : repos après la canicule danoise (et ses multiples musées), fraîcheur aquatique pendant la canicule francilienne, et surtout quelques virées musée à Paris pour se désennuyer des deux autres ingrédients. Car c'est bien dans des musées que nous nous sommes promenés : au Louvre, où il faisait trop froid, à Beaubourg, où il y a toujours à faire - nous sommes fidèles à nos valeurs sûres. Mais nos meilleures promenades ont eu lieu dans deux musées dédiés à l'art moderne et contemporain - car c'est encore dans ce type de musées que l'on déambule le mieux.

Et quoi de mieux, avec des enfants, que de transformer la visite d'une exposition en promenade ? C'est ainsi par exemple que nous avons abordé nos premiers pas au Louvre avec nos filles : un rythme tranquille, la liberté de s'arrêter devant ce qui plaît, d'ignorer ce qui n'attire pas l'œil. Mais la foule des visiteurs et l'étroitesse des salles d'exposition ne rendent pas toujours possible ce mode de visite. Il faudrait repenser l'espace de certains musées pour les rendre plus accueillants aux familles. J'ignore si c'est cet objectif qui a présidé à la construction et à l'organisation des musées les plus récents, mais je suis toujours frappée par la conception particulière de l'espace qu'illustrent les musées d'art contemporain - comme le Mac Val par exemple. Cet été, nous l'avons vérifié dans deux musées que nos filles visitaient pour la première fois : la Fondation Vuitton et le Palais de Tokyo. Et les deux expositions, qui ne nous attiraient pas forcément au départ, se sont révélées de vrais coups de cœur pour toute la famille.

La Fondation Vuitton a séduit nos filles dès le premier regard, dès l'extérieur : la grande avait déjà réclamé d'y aller en voyant une photo du musée habillé par Buren (c'était il y a deux ans, la Fondation a retrouvé sa transparence depuis) ; la petite a salué notre arrivée en face du bâtiment par un "il est zoli le musée". Une architecture futuriste et lumineuse qui attire l'œil et le visiteur. Le Palais de Tokyo, d'ordinaire plus discret dans le paysage parisien, a joué lui aussi la carte de la séduction de façade, avec la maison de poupée géante qui habille son entrée : le visiteur traverse le rez-de-chaussée pour accéder au musée, et peut même feuilleter les livres de la bibliothèque rose et verte qui y est installée. D'emblée, là aussi, nos filles étaient séduites.

Et la comparaison ne s'arrête pas là. Si les deux bâtiments sont très différents (le Palais de Tokyo date de 1937 !), on y trouve les mêmes salles vastes et sans fenêtres, mais claires malgré tout grâce au blanc de leurs murs et à l'éclairage artificiel, claires aussi parce qu'elles ne sont pas chargées d'œuvres à l'excès. Des salles où l'on déambule librement, où l'art ne se contente pas d'être accroché, mais se trouve au sol, au centre de la salle, ou dans des recoins parfois obscurs. Le passage même d'une salle à l'autre est l'occasion d'une promenade, que l'on traverse des couloirs vitrés, emprunte des ascenseurs jusqu'aux terrasses de la Fondation, ou que l'on monte et descende dans les différents sous-sol du Palais de Tokyo, qui est un vaste labyrinthe. Promenade ou exploration, la visite de ces deux musées laisse suffisamment de liberté à son visiteur pour qu'il ait l'impression de se l'approprier : dans l'exposition "Au diapason du monde", chaque étage constitue un ensemble cohérent, et même si un livret les numérote, rien n'empêche de les aborder dans l'ordre que l'on souhaite ; au Palais de Tokyo, certains espaces offrent de multiples sorties ou entrées, portes dérobées et passages secrets qui invitent à revenir sur nos pas pour tout voir. La visite se vit comme la traversée d'espaces successifs, salle de classe déjantée, escaliers hantés de lustres étranges, portes menant vers le mystère (il y a même un rideau qui s'abat d'un coup à votre passage) - une aventure pleine de surprises.

Les œuvres exposées elles aussi s'offrent à la libre interprétation des visiteurs, dans un ensemble qui n'a pas grand-chose à voir avec les expositions des institutions habituelles, que ce soit Beaubourg ou Orsay, où le parcours balisé d'une salle à l'autre correspond à un exposé thématique, chronologique ou logique, une démonstration que l'on est prié de suivre (mais où l'on se perd parfois). Cette liberté va même jusqu'au flou artistique : je serais bien en peine de vous dire précisément quel était le fil conducteur de l'exposition intitulée "Au diapason du monde" - le titre lui-même annonçait les fumées de la métaphore - qui est en fait une sélection d'œuvres du fonds de la Fondation ; quant à "Encore un jour banane pour le poisson rêve" (sous-titre de la saison Enfance ? j'avoue n'avoir pas très bien compris la différence), l'exploration de la notion d'enfance est si vaste que l'on peut projeter ce que l'on veut sur certaines œuvres - comme cette pièce dont les parois de bois se déforment et se resserrent, simulant un isolement et un enfermement anxiogène grâce à un mécanisme que l'on découvre en sortant. D'autres œuvres parlent plus clairement d'enfance, mais les manières sont si diverses que chacun peut y trouver une voix qui le touche : ici des sculptures de métal en forme d'aire de jeux, là des clowns étincelants installés, assis ou couchés, dans une vaste salle ; ailleurs des vitraux explorant les créatures monstrueuses ou fantastiques de l'imaginaire qui berce ou effraie l'enfance, ou encore d'étonnantes fleurs et cactus de papier plissé - plusieurs artisans d'art (plisseur, sculpteurs, ébéniste, etc.) sont ainsi mis en vedette dans l'exposition.

L'imaginaire de l'enfance est aussi exploré par plusieurs projections vidéos : un magnifique montage de Rachel Rose (Lake-valley) mêlant animation et collage, réalisme et onirisme, suit les tribulations d'un animal de compagnie hybride (mi-lapin mi-chat mi-renard), passant sans transition de la solitude d'une banlieue américaine à celle des rêveries de l'enfant ; nos filles ont également été fascinées par Disco Beast de Jonathan Monaghan, qui montre en boucle le voyage  initiatique d'une licorne psychédélique, de sa renaissance dans les toilettes disco d'un Starbucks masqué dans un immeuble montgolfière, à son meurtre par un chargeur Samsung au milieu d'un centre commercial impersonnel et glacial comme on en voit dans les jeux vidéos.

Quelques vidéos ponctuent également l'exposition de la Fondation Vuitton. Sur le palier de l'étage consacré à Takashi Murakami, une télé projette des épisodes d'un dessin animé dont les personnages se retrouvent dans les salles avoisinantes, sous forme de sculptures géantes entourées d'un papier peint à fleurs du plus pur kitsch.  Les petits films explorent sur le mode parodique-caca-prout l'esthétique du Kawaii (qu'on peut traduire par "mignon") que l'artiste japonais revisite dans ses œuvres. Mais le plus impressionnant est sans doute la série de fresques où Murakami réinvestit la mythologie japonaise pour évoquer le traumatisme du tsunami. Aux autres étages le dialogue entre les œuvres ne repose pas sur un artiste unique ou sur une communauté thématique (du moins qui soit évidente). C'est l'œil du visiteur qui produit la rencontre entre Giacometti et Klein, entre Matisse et une sculpture de Kiki Smith. Dans une autre salle c'est l'aquarium préhistorique de Pierre Huyghe (Cambrian explosion) qui sert de point de rencontre des regards et des œuvres qui s'y reflètent. Si "Au diapason du monde" ressemble un peu plus à une exposition traditionnelle que "Encore un jour banane pour le poisson rêve", qui relève plutôt de la mise en espace, ou de la mise en scène d'un espace protéiforme, on retrouve à la Fondation Vuitton le même type d'affinités subjectives entre les œuvres, ces échos secrets, ces résonances à construire soi-même. Et petits comme grands peuvent se prendre au jeu.

Un autre point commun entre ces deux musées est le bon accueil qu'ils réservent aux familles : au Palais de Tokyo, nos filles se sont vu offrir un livret-dépliant aussi mystérieux que l'exposition (j'avoue que nous ne l'avons malheureusement pas exploité, il semblait s'agir d'un journal intime), ainsi que d'une mini-boîte de crayons ; passée la frustration de trouver l'espace enfants fermé, elles ont été ravies de colorier sur la grande table prévue à cet effet près de l'entrée de l'exposition - des cahiers de coloriage pour adultes sont mis à disposition des visiteurs, petits et grands, qui les colorent successivement, une chouette idée que ces coloriages collaboratifs avec des inconnus ! À la Fondation Vuitton, nous avons croisé beaucoup de bambins, dont de tout petits qui participaient à une visite-conte-atelier à travers les œuvres de Murakami, captivés par leur charmante guide qui les emmenait comme dans une aventure ponctuée de pauses comptines ou histoires, et les invitait à observer d'une manière ludique (cueillir des fleurs avec les yeux...). Mais la bonne idée de la Fondation Vuitton est sa communivation directe avec le jardin d'acclimatation, auquel le billet d'entrée de la Fondation donne accès (l'entrée est payante sinon ; il ne reste plus qu'à débourser "quelques" euros pour les attractions !). Plusieurs familles, dont la nôtre, prolongeaient la promenade dans le jardin d'acclimatation : un musée, un pique-nique, et tournez manège !


Palais de Tokyo - Saison Enfance : ouvert tous les jours sauf le mardi, de midi à minuit ; entrée 12 € (tarif reduit 9 €), gratuit pour les moins de 18 ans ; exposition jusqu'au 9 septembre.

Fondation Louis Vuitton : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 12h à 19h en semaine (21h le vendredi), de 11h à 20h le week-end ; entrée 14 € (tarif réduit 10 €), 5 € pour les moins de 18 ans, gratuit pour les moins de 3 ans ; tarif famille 32 € (jusqu'à 2 adultes et 4 enfants) ; exposition jusqu'au 27 août

lundi 1 mai 2017

Musée hanté

(Musée du quai Branly - Visite contée "Devins et sorciers")


Pour notre seconde visite en famille au musée du Quai Branly, où nous devions retrouver une amie et ses deux fils de 5 et 7 ans, nous avons opté pour une visite guidée avec une conteuse, sur le thème des devins, shamans et sorciers (visite estampillée "à partir de 6 ans", mais qui m'a semblé adaptée à ma fille et à son copain de 5 ans - la cadette faisait un tour en poussette avec son père pendant ce temps). Ce fut un beau moment, pour les enfants comme pour les parents - personnellement je me suis sentie happée par la voix de la conteuse et, comme l'a dit l'aîné de mon amie alors que nous sortions du musée, dix minutes - un quart d'heure après la fin de la visite, "on est encore dans les histoires". Car notre guide avait un certain talent pour conter, mais aussi pour créer une atmosphère.

Elle a commencé dès le point de rendez-vous au sous-sol, avant même que nous commencions à nous diriger vers le musée. Après une rapide présentation du Quai Branly sous forme de questions-réponses, elle nous a "préparés" au conte avec une petite gymnastique (se dégourdir les oreilles etc.), suivie d'une chanson accompagnée d'une gestuelle, petit rituel que nous avons répété à chaque transition de la visite. Puis c'est sur le mode du jeu et du mystère tout à la fois que nous sommes entrés dans le musée : la rivière de mots qui flotte sur le sol de la rampe qui mène aux collections permanentes est devenue pour nous la mer qui sépare le monde visible du monde invisible, et les enfants (et les parents mais... chut !) se sont bien pris au jeu de ne marcher que sur la rivière, suivant ses méandres en évitant de poser le pied dans le monde invisible. Dernière étape de la création de l'atmosphère, la présentation, comme en passant, d'un long morceau de bois exposé au sol et visible à travers une vitrine comme un long serpent endormi, qui pourrait bien se réveiller - et qui, comme les autres objets du musée, raconte des histoires.

La conteuse a en effet présenté d'emblée les objets du musée comme les sources de ses histoires : c'est eux qui lui les racontent, quand elle vient les écouter, la nuit, dans le musée. Pourtant, et c'est un des bémols que je mettrais à cette visite contée, seuls deux objets serviront de point de départ aux histoires de cette visite contée, qui relève bien plus du conte que de la visite : la première histoire, racontée "pour les parents" (un mythe de la création associé à une histoire d'enfantement divin, qui reprenait le thème de la traversée de la rivière évoqué par notre montée sur la rivière de mots), le fut à l'entrée des collections, sans autre support que la parole, certes très évocatrice, de la conteuse ; le musée fut ensuite parcouru à toute vitesse pour aller d'un point de conte à un autre, ce qui peut s'avérer frustrant pour les enfants qui ne l'ont jamais visité (prévoir un petit tour libre dans le musée, avant ou après les contes). Car les deux contes destinés aux enfants furent l'occasion de longues stations assises dans un recoin du musée (dans les deux cas, un espace relativement restreint, un peu à l'écart des grandes allées - peut-être à dessein). Deux stations qui nous ont fait voyagé par l'imagination, grâce à deux histoires magnifiquement contées (deux histoires de démons, et non de sorciers, d'ailleurs), mais qui ne nous ont rien appris des objets qui leur servaient de support (je ne suis même pas sûre qu'il y avait un lien entre le premier objet - un costume de démon utilisé dans les cortèges de diables et d'anges dans la Cordillère des Andes - et le premier conte qui, lui, venait du Cap Vert et du Brésil). Car le parti pris de notre guide était celui de l'imagination, et non de la pédagogie. Ce qui n'était pas désagréable, et a semblé plaire aux enfants. Mais qui, en tant qu'adulte, m'a laissée un peu sur ma faim : j'aurais aimé savoir d'où venait chaque histoire, précisément, et ce qu'était chaque objet - sans avoir à lire le panneau explicatif.

Finalement, je me suis demandé si les objets étaient vraiment nécessaires (puisqu'ils étaient fort peu exploités, presque comme les illustrations d'un album), et ce qui distinguait cette visite contée d'une séance de contes dans un tout autre espace (théâtre, médiathèque). C'est un peu dommage de ne pas exploiter davantage cette mine inépuisable qu'est le musée du quai Branly (même si ce n'est pas mon musée préféré, j'y reviendrai). Mais peut-être était-ce un choix personnel de la conteuse ? Je me souviens que lors d'une précédente visite, nous avions croisé (et un peu suivi) une visite contée au fonctionnement bien différent : la conteuse, tout aussi passionnante, changeait fréquemment de vitrine et d'objet au fil de son histoire (tout en restant dans une zone bien délimitée). Ce souvenir d'une visite que nous aurions aimé suivre du début à la fin (et pas en clandestins) est peut-être aussi responsable de ma légère déception. Car je dois reconnaître que notre conteuse était captivante (quoique parfois légèrement confuse ou imprécise) et que les enfants ont apprécié. Avoir traversé le musée avec elle leur a donné envie de l'explorer ensuite (ce qui n'est malheureusement pas si facile, mais ce sera l'objet d'un autre billet). Quand nous y avons fait un petit tour en visite libre, ils semblaient encore baigner dans l'atmosphère de mystère qu'elle avait créée (surtout le plus grand). Ses histoires de démons les ont impressionnés aussi, je crois, mais n'ont pas paru les effrayer durablement - elle a très bien exploité le plaisir que les enfants ont à se faire peur.

À noter enfin que l'accueil des enfants au musée du quai Branly est plus que satisfaisant : aucun regard négatif, mais des sourires, au contraire, même pour notre cadette mise en liberté ; les livrets de visite destinés aux enfants sont en libre accès dans des présentoirs juste à l'entrée (peut-être pas extrêmement visibles au premier regard), et des versions dans diverses langues sont proposées au guichet de l'accueil. De nombreuses activités sont proposées : visites guidées et contées des expositions permanentes et temporaires, ateliers pour divers tranches d'âge - se reporter à l'agenda sur le site du musée, pas très pratique pour qui cherche des détails sur l'offre destinée aux familles. Un manque d'information regrettable : après la visite contée, nous avons rempli un petit questionnaire de satisfaction qui nous interrogeait également sur ce que nous savions de l'offre destinée aux familles et aux enfants. Je n'avais aucune idée de certains programmes de fidélisation, qui ne sont pas clairement présentés sur le site. Et comme le questionnaire ne laissait pas la possibilité de donner son mail pour recevoir les informations éventuellement désirées, je reste toujours dans l'ignorance (1)... Tant de bonne volonté vis-à-vis des enfants et si peu de communication avec les parents (pour qui les visites sont, de plus, un peu chères, je trouve), c'est un peu du gâchis !


(1) Après avoir fouillé sur le site, voici ce que je découvre : vous pouvez demander à l'accueil un "Passeport d'aventurier" pour votre enfant, à faire tamponner à chaque visite ; au bout de 3 tampons, vous gagnez un cadeau d'aventurier (?) pour votre bambin, et le droit de bénéficier d'un tarif réduit sur le Pass Duo+ (accès illimité au musée pendant 1 an, pour le titulaire et l'invité de son choix, réductions sur les activités ; tarif plein 60 euros - tarif réduit non précisé). Pourquoi ne pas avoir inventé un pass "famille", accessible à un tarif plus intéressant dès la première visite ? J'ajoute qu'après deux visites avec nos filles, nous ne nous sommes jamais vus proposer ce "Passeport". Encore une fois, le défaut d'information annule la bonne volonté.


Musée du quai Branly - Jacques Chirac : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 11h à 19h (mardi, mercredi, dimanche) ou 21h (jeudi, vendredi, samedi) ; ouvert les lundis pendant les vacances scolaires (toutes zones confondues ; vacances d'été exclues). Tarifs : 10 euros pour les collections permanentes ou l'exposition temporaire de la Galerie jardin (billet jumelé : 12 euros) ; tarif réduit 7 euros (9 pour le billet jumelé) ; gratuit pour les moins de 25 ans (moins de 18 pour les expositions temporaires).
Visites guidées ou contées, ateliers enfants ou familles : 8 euros (auxquels il faut ajouter, pour les visites, le prix d'entrée dans le musée, donc 18 euros) ; tarif réduit (moins de 26 ans, familles nombreuses, pass' éducation) 6 euros.

samedi 8 avril 2017

Ceci n'est pas une exposition

(Musée d'Orsay - "Au-delà des étoiles : le paysage mystique de Monet à Kandinsky" ; Musée du Louvre - "Valentin de Boulogne" et "Vermeer et les maîtres de la peinture de genre"... à moins que ce ne soit l'inverse)

Ceci n'est pas un récit de visite. Et je vais sortir un peu du cadre habituel de ce blog, puisque les réflexions qui vont suivre m'ont été inspirées plus récemment (même si ces idées ne sont pas nouvelles, car cela fait un moment que je les rumine) par des expositions visitées sans enfants (special thanks aux grands-parents baby-sitters qui nous permettent de travailler pendant les vacances scolaires mais aussi d'en profiter pour rattraper notre retard côté sorties culturelles). Les deux expositions phares du moment risquaient en effet d'attirer beaucoup de monde (la foule amenée au Louvre par le nom de Vermeer a fait l'objet de plusieurs articles de presse) et nous souhaitions les "tester" entre adultes pour voir s'il était envisageable de les tenter ensuite avec notre grande. J'avoue que je ne sais pas trop quoi répondre à cette question de départ (l'attente pour Vermeer, un mercredi de vacances vers 17h30, était raisonnable - nous avions préréservé le créneau sur internet - mais les salles restaient bien pleines ; la foule était supportable le jeudi après-midi au musée d'Orsay, mais l'exposition un peu "difficile", j'y reviendrai). Mais je suis ressortie de ces deux visites pleine d'interrogations sur ce que j'attends d'une exposition, et sur ce que les visiteurs viennent y trouver en général. Suis-je la seule à ressentir une impression de frustration, d'insatisfaction quand je sors des expositions à la mode ? Comme si, après avoir vu des toiles magnifiques, je n'avais pourtant pas trouvé ce que j'attendais - ou plutôt j'avais reçu plus que je n'en désirais. La confrontation avec une exposition moins médiatisée, celle de Valentin de Boulogne qui est jumelée avec celle de "Vermeer and co" au Louvre, m'a permis de comprendre qu'en termes de muséographie, je suis probablement une affreuse réactionnaire.

Je m'explique. L'exposition présentée actuellement au musée d'Orsay offre aux visiteurs un certain nombre de chefs d'œuvre - deux Meules de Monet venues de musées américains, mais aussi les Peupliers et quatre façades de la cathédrale de Rouen, des Van Gogh plus que superbes, des Gauguin, dont La vision après le sermon, de lumineux Maurice Denis, un Klimt, des Odilon Redon ou encore un Chagall... Bref, des étoiles, on en a plein les yeux pendant cette visite, qui est aussi l'occasion de (re)découvrir des peintres moins connus : j'avais oublié que Maurice Denis offrait des couleurs si pures, et j'ai été touchée par la douceur qui se dégage du Paysage aux arbres verts, ou par la lumière qui tombe sur la mer d'un bleu turquoise dans La solitude du Christ, laissant dans l'ombre le Christ qui prie au premier plan ; l'exposition m'a aussi rappelé l'éblouissante rétrospective Odilon Redon que j'avais tant aimée il y a quelques années, et proposait également à la découverte des visiteurs des peintres scandinaves et canadiens probablement peu connus en France (pour ma part, j'ai surtout apprécié Tom Thomson et le Paysage décoratif de Lawren Stewart Harris, mais il y en avait vraiment pour tous les goûts). Si j'ajoute un Nocturne de James Abbott McNeill Whistler (ci-dessous), vous aurez compris que je n'ai pas manqué de coups de cœur lors de ce passage au musée d'Orsay. Pourtant, quelque-chose m'a gênée tout au long de la visite : je n'ai cessé de lui chercher du sens et de la cohérence. J'en suis ressortie avec l'impression d'une exposition fourre-tout, dont les sections n'étaient pas toujours très liées entre elles (pourquoi cette micro-salle consacrée à l'anecdotique Dulac, au milieu d'un développement sur le thème de la nuit ?), et dont certaines salles semblaient franchement hors-sujet (les paysages dévastés par la guerre ne m'ont semblé emprunts d'aucun mysticisme)...

Mais peut-être le problème est-il là : c'est qu'il y avait un sujet. Ou plutôt, une thèse. Oui, les grandes expositions de ces dernières années me font l'effet d'un résumé de thèse illustré. C'est comme si des chercheurs en histoire de l'art jouaient à "Ma thèse en 180 tableaux" [note pour les non-initiés : ces dernières années fleurissent dans le monde universitaire les éditions d'un concours qui impose de présenter son sujet de thèse de manière sexy et claire en 180 secondes]. Comme s'ils s'emparaient d'un concept ou d'une idée pour en faire le fil d'une exposition. Ainsi de l'ironie romantique qu'on avait cru nécessaire pour donner un sens à l'exposition Klee présentée à Beaubourg l'année dernière - un concept qui n'a rien à voir avec l'ironie dans son sens premier, et qui m'avait semblé bien anachronique (en tout cas, aucun panneau ne justifiait son utilisation pour un peintre situé bien après la période romantique). Ainsi du mysticisme dans les paysages de la présente exposition du musée d'Orsay : de l'aveu même des panneaux de présentation, Monet ne voyait aucune espèce de transcendance dans ses Meules, mais puisque d'autres ont pu y voir une métaphore de la vie, ces toiles, mais aussi de simples Nymphéas, trouvent leur place dans la première salle de l'exposition sous le titre "Contemplation". Mais l'exemple qui m'a peut-être le plus frappée de cette tendance à la démonstration fut l'exposition Magritte (à Beaubourg cet automne et cet hiver) : une magnifique exposition, vraiment, mais qui, en ce qui me concerne, fut parasitée par la présence de panneaux tentant de donner une cohérence aux salles et à l'ensemble de la visite, sur un thème qui aurait pu être "Magritte et la philosophie". Chaque panneau introducteur proposait un rapprochement entre un thème, un texte ou un auteur philosophiques et les œuvres présentées dans la salle. Si le mythe de la caverne semblait clairement illustré par certaines toiles, d'autres rapprochements semblaient gratuits, voire proprement acrobatiques. Surtout, rien ne venait les justifier : Magritte a-t-il écrit quelque-part qu'il avait été inspiré, ou au moins intéressé par tel texte de Pline ? A-t-on au moins une preuve qu'il possédait les ouvrages cités dans sa bibliothèque ? La chercheuse qui sommeille en moi se trouvait clairement en manque de notes en bas de page !

Sans ces justifications explicites, les choix thématiques, les cohérences affichées par les panneaux explicatifs, bref le fil rouge de ces expositions semblent sujets à caution. Le soupçon s'installe, et règne une forte impression d'artificialité. Etait-il à ce point inenvisageable d'annoncer une exposition "Klee" ou "Magritte" ? De même, pourquoi vouloir à tout prix confronter le Douanier Rousseau avec d'autres peintres, contemporains, antérieurs ou postérieurs, qui ont traité des mêmes thèmes ? Son œuvre ne se suffit-elle pas à elle-même ? Et même si cela supposait une exposition moins volumineuse, ne pouvait-on pas s'en contenter ? Voir des tableaux que l'on n'est pas venu contempler et qui n'ont a priori rien à voir avec le Douanier Rousseau, n'est-ce pas un peu agaçant ? Quand on piétine devant chaque œuvre, piétiner devant autre chose que le peintre-titre peut s'avérer un peu irritant. De même, l'exposition sur le mysticisme a-t-elle pour but de nous faire découvrir, sans le dire, des peintres scandinaves et canadiens inconnus ? Un objectif à moitié atteint, puisque les visiteurs, qui se massaient en grand nombre devant les toiles de grands maîtres, passaient bien rapidement devant la majorité de ces chefs d'œuvre méconnus.

Même déséquilibre visuellement et physiquement frappant au Louvre pour ce qui pourrait s'intituler "Ceci n'est pas une exposition Vermeer". Certes, une petite dizaine de Vermeer, de toute beauté, sont présentés au public qui s'attroupe pour les voir. Mais cette exposition ne serait rien sans les toiles de Gerard Dou, Gabriel Metsu, Caspar Netscher, Pieter de Hooch ou Gerard ter Borch, peintres contemporains de Vermeer, qui illustrent les mêmes thèmes que lui, avec parfois des poses, des personnages ou des motifs qui se retrouvent d'une œuvre à l'autre. L'exposition, organisée par séries de motifs (la toilette, la lettre, la pesée, le savant, etc.), montre de manière saisissante combien les peintres hollandais de cette époque travaillaient en réponses les uns aux autres, sous la forme, semble-t-il, du défi pictural. Intéressante aussi la confrontation de la Dentelière de Vermeer avec celles de ses contemporains, de la Laitière avec une Cuisinière hollandaise de Gérard Dou, et cette idée soufflée par les panneaux explicatifs : Vermeer peindrait par "soustraction", par épure de motifs de la peinture de genre. Une simplicité, une pureté servie par sa maîtrise de la lumière. Ce qui ne veut pas dire que les autres peintres sont dénués d'intérêt, loin de là. Il m'est même arrivé de ne donner à Vermeer que la seconde place face à l'un ou l'autre de ses collègues.

L'exposition est très pédagogique : pour chaque série, un panneau explicatif précise les développements du motif, les particularités de chaque peintre, indique qui a inspiré qui (dommage que parfois les œuvres soient ensuite présentées dans un ordre chronologique inverse). Quelques cartels développés viennent commenter certaines œuvres plus précisément. Bref, une vraie leçon d'histoire de l'art. Car les cartels, les panneaux, introductions, présentations, prolongements, etc. sont devenus légion dans les expos façon thèse. Des textes, imprimés sur les coffrages sombres qui recouvrent les murs et créent l'atmosphère de rite initiatique de rigueur, sont souvent situés à l'entrée de chaque salle, et l'on voit les visiteurs s'agglutiner devant eux, empêchant parfois la circulation. Car chacun vient recueillir la bonne parole qui permet de comprendre et d'apprendre. Ou pas. Au musée d'Orsay, par exemple, ces fameux textes étaient beaucoup trop denses, pleins de termes non expliqués (je m'excuse, mais je crains de ne pas être la seule à ne pas connaître le courant divisionniste), les analyses de quatre ou cinq peintres ou œuvres se succédant sans transition en l'espace de dix lignes. De quoi prendre une indigestion de culture ! Mes filles étant absentes, je me suis fait un devoir de profiter de l'occasion que j'avais exceptionnellement de tout lire, mais j'avoue conserver mon scepticisme face à cette profusion d'informations (comme face aux analyses proposées à Orsay, à mon sens "tirées par les cheveux").

Car je me rends compte que ce qui me fait venir dans un musée ou une exposition, ce sont les œuvres, et non le savoir qui les entoure (paradoxal, pour une prof !). Sans doute n'allons-nous pas tous chercher la même chose dans les expositions. En sortant du musée d'Orsay, mon mari a conclu cette série de visites par cette formule : "je suis content, on s'est bien cultivés". C'est drôle, mais je n'aurais pas du tout dit la même chose. Je me réjouis plutôt d'avoir vu des œuvres magnifiques, tellement plus belles et lumineuses que dans les meilleures reproductions. Je suis heureuse aussi d'avoir (re)découvert des peintres que j'avais oubliés ou négligés, voire que je ne connaissais pas. Et c'est là que réside la surprise de ces deux jours : des trois expositions que nous avons vues, j'ai de loin préféré celle qui est consacrée à Valentin de Boulogne. Celle que je n'allai pas voir intentionnellement, mais seulement parce qu'elle se trouvait dans le même espace que ce qui n'est pas une exposition Vermeer. Celle que la grande majorité des visiteurs ne vont pas voir en sortant des salles hollandaises, à en croire le calme qui y régnait et la facilité que l'on avait à y circuler.

C'est bien dommage que cette exposition soit ainsi occultée par la médiatisation de sa voisine, car elle est magnifique. Ce peintre méconnu, pourtant si célèbre à son époque (c'était le rival de Nicolas Poussin, et Louis XIV, comme d'autres grands de son temps, possédait certaines de ses œuvres), aurait mérité de faire cavalier seul plutôt que d'être dans l'ombre de Vermeer, lui que l'ombre du Caravage, son maître, avait progressivement éclipsé. C'était un plaisir de découvrir ces grandes toiles, certaines reprenant très nettement des motifs traités par le Caravage - il est dommage d'ailleurs que les commissaires de l'exposition n'ait pas pensé à faire figurer en regard des œuvres des reproductions (photo ou format numérique, pourquoi pas ?) des toiles de Caravage "imitées" par Valentin - d'autres se détachant clairement du maître, notamment par leurs couleurs tranchées et lumineuses ; je pense notamment aux Saint Marc et Saint Mathieu, dont les visages et les vêtements se dégagent nettement sur des fonds unis neutres, dans un décor quasi-nu. Le traitement des tissus, mais aussi des corps, est saisissant : un Saint Jean-Baptiste musculeux a notamment séduit mes chastes yeux. Enfin, les visages, leurs expressions sont l'objet d'un travail raffiné de Valentin de Boulogne : dans la Cène, chaque apôtre a une expression différente, une personnalité ; le regard du Christ au Couronnement d'épines est emprunt d'une mélancolie inhabituelle, et les visages des soldats qui l'entourent ne sont pas pour autant négligés. Même les musiciens et diseuses de bonne aventure, dans des toiles a priori moins "originales", semblent rêver, le regard ailleurs.

Voilà pour moi une visite réussie : découvrir des œuvres inconnues, un peintre dont j'ignorais jusqu'au nom, apprécier son œuvre, repenser à d'autres que l'on a aimées, pouvoir observer tel détail, ressentir telle ou telle impression, être touchée par une toile, sans forcément trop savoir pourquoi, et ressortir en voulant à tout prix garder la trace de cette découverte. J'ai eu plusieurs fois cette semaine l'occasion de me souvenir de l'exposition Odilon Redon qui avait été pour moi une découverte tout aussi enthousiasmante. Comme pour Valentin de Boulogne, je garde en mémoire l'image d'une muséographie assez simple : les toiles du peintre, présentées par périodes ou par séries thématiques, sont servies par quelques simples explications qui ne parasitent pas la découverte personnelle mais donnent éventuellement des repères ou des clés pour situer et comprendre l'œuvre à qui le souhaite. Pas de thèse mal justifiée, et donc pas d'esprit critique mis en éveil, juste l'œil qui savoure les émotions suscitées par ce qui l'entoure, simplement un visiteur et des œuvres qu'il peut aimer ou ignorer, contempler longuement ou regarder furtivement, se laissant fasciner parfois, restant indifférent l'instant d'après, au gré de sa sensibilité. Bref, vous l'aurez compris, en matière d'art, je suis tout sauf une spécialiste, et c'est donc l'impression personnelle que je privilégie - ce qui fait de moi une très mauvaise visiteuse des expositions d'aujourd'hui, que je trouve souvent plus pédantes que sensibles. Je suis persuadée que c'est cette intuition esthétique qu'il faut avant tout faire naître chez les enfants, et qu'elle se passe de tout savoir, de toute lecture ; il n'y a pas d'âge pour trouver une œuvre belle (ou pas). Il n'y a pas d'âge pour aller au musée...

Et vous, pourquoi allez-vous dans les expositions ?

Musée d'Orsay : exposition "Au-delà des étoiles. Le paysage mystique", 14 mars - 25 juin 2017.
Musée du Louvre : exposition "Vermeer et les maîtres de la peinture de genre", du 22 Février 2017 au 22 Mai 2017 ; exposition "Valentin de Boulogne. Réinventer Caravage", du 22 Février 2017 au 22 Mai 2017. Attention : réservation d'un créneau de visite obligatoire.