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mercredi 17 octobre 2018

Va, cours, vole... et visite

("L'envol ou le rêve de voler" - la Maison rouge)

Ces derniers temps nous avons souvent visité des expositions peu de temps avant leur clôture, et je n'ai pas toujours eu le temps de vous en parler avant qu'il ne soit trop tard. Si je me permets aujourd'hui un article "de dernière minute", c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une exposition qui se termine bientôt, mais d'un lieu qui ferme définitivement à la fin du mois. Et puisque les vacances de la Toussaint approchent, si vous avez un peu de temps pour une visite onirique avec vos petits, je vous conseille de vous rendre à la Maison rouge, lieu dédié depuis 14 ans à la création contemporaine, et dont le fondateur a annoncé la fermeture définitive.

C'est un lieu plaisant que cette maison qui n'en est pas une - puisqu'il s'agit d'une ancienne usine, le nom de l'espace d'exposition lui venant d'un pavillon situé dans la cour intérieure de l'usine. Un lieu où l'on déambule, de ceux qui s'adaptent si bien aux œuvres contemporaines - et aux jeunes visiteurs. Un lieu fait de plusieurs espaces reliés par des sas ou des escaliers, où jamais l'on ne sent à l'étroit, malgré le caractère intimiste de ces salles à taille humaine. Un lieu tout de blanc vêtu, et généreusement éclairé, notamment par la courette intérieure, qui sert aussi de terrasse au petit café accueillant et convivial.

Pour cette exposition d'adieux, le thème ô combien choisi fut l'envol, le vol et le rêve de voler. Un thème traité de tant de manières que l'exposition, malgré un grand nombre d'œuvres, ne cesse de surprendre le visiteur par la variété des objets exposés : photographies, dessins et peintures,  captations de spectacles ou films anciens (le Voyage sur la Lune de Méliès), œuvres vidéos originales, installations (dont un hexagone de miroirs qui a beaucoup amusé nos filles) et sculptures (une chaise sur le dossier de laquelle reposent des ailes d'ange a particulièrement séduit nos petites visiteuses), mais aussi des machines volantes, authentiques ou imaginées par les artistes. C'est ainsi une fusée qui accueille les visiteurs depuis la cour intérieure, tandis qu'ils quittent l'exposition sous une nuée de super héros volants.

Notre cadette (3 ans et demi) a été tout particulièrement enchantée par cette visite qui répondait à sa curiosité naturelle pour ce qui est nouveau. Se laisser surprendre par la découverte d'un nouveau type d'objet - éléments d'une collection ethnographique ou engin volant à la Léonard de Vinci, "photographie" d'une sorcière écrasée sur le mur en regard du mur en question, toujours taché de sang - lever le nez vers le ciel ou s'allonger sur un pouf… c'était une véritable exploration ! Des pauses sont ménagées à divers points de l'exposition, grâce à des poufs ou mini fatboys sur lesquels les filles ont adoré s'alanguir pour se reposer, faire des grimaces ou regarder des vidéos - celle d'un homme dansant au milieu du jardin de pierres qu'il avait créé en plein désert a fasciné notre aînée. Il y a même un matelas géant qui permet aux visiteurs (trop peu à la fois, malheureusement) de regarder les vidéos de spectacles chorégraphiques projetés sur un écran suspendu au plafond ! Le corps du visiteur est ainsi sans cesse sollicité pour participer à l'envol physique et métaphorique que propose l'exposition (il y a même une installation qui propose aux adultes de prendre une posture proche de celle de l'oiseau en vol - étrange !). Plus qu'une visite, une véritable expérience, tout à fait adaptée aux jeunes enfants. Courez-y, ou plutôt volez-y !



"L'envol ou le rêve de voler", jusqu'au 28 octobre 2018 à la Maison rouge : entrée 10 euros, gratuit pour les moins de 13 ans, tarif réduit (7 euros) entre 13 et 18 ans. Des billets coupe-file sont en vente sur le site de la fnac - à tenter peut-être, nous avons fait la queue dehors 20-30 minutes un mercredi après-midi hors vacances. Ouvert tous les jours sauf lundi et mardi de 11h à 19h, nocturne le jeudi (21h).

jeudi 17 août 2017

Tous visiteurs

(Mac Val - exposition "Tous des sangs mêlés" et présentation de la collection)

Il y a longtemps que je projette de vous parler du Mac Val, un musée qui me tient beaucoup à cœur, pour de multiples raisons : c'est le musée qui m'a appris à aimer l'art contemporain et ses musées, avec leurs larges espaces, ouverts vers l'extérieur ; c'est aussi un musée "de proximité", installé dans une ville de banlieue proche, de profil "populaire" (Vitry-sur-Seine), avec l'objectif de faire venir l'art à la rencontre des visiteurs ; c'est enfin un musée familial, par bien des aspects. Un musée où nous avons des souvenirs ensemble, et avec d'autres, des souvenirs qui ne se limitent pas aux œuvres : notre aînée y a fait ses premiers pas, et je me souviens des goûters pris dans le jardin de sculptures, agréable atout du musée ; elle y a aussi fait un plongeon dans la mare aux canards qui restera dans les annales familiales (une fois séchée et changée, elle avait tout même fait un tour de musée, et oublié sa frayeur face aux œuvres) ; aujourd'hui, elle salue le Chat géant du jardin comme une vieille connaissance, et notre cadette a fait coucou aux "canards" en balade sous la pluie lors de notre dernière visite. Nous y avons emmené un copain (et un tour de manège unique sur l'œuvre installée alors, un manège de fauteuils vintage), les grands-parents... Nous nous y sentons chez nous. Il faut dire que l'équipe du musée accueille chaleureusement les visiteurs, même très jeunes - nos filles reçoivent toujours un sourire et un petit mot gentil, et jamais aucune recommandation méfiante les incitant à bien se tenir. Pour certaines expositions, un petit livret est distribué pour les enfants (parfois un peu difficile pour les plus jeunes, il peut toutefois servir de support à la discussion avec les parents). Les œuvres, elles aussi, interpellent les plus jeunes par leur caractère ludique : je me souviendrai toujours de l'air amusé et du bras tendu de mon aînée, alors qu'elle n'avait pas un an, devant des mannequins accrochés la tête en bas, les cheveux pendants. C'était sans doute sa première réaction face à une œuvre d'art, et je dois avouer qu'elle a ému mon cœur de mère prompte à être fière de sa progéniture.

Vous comprendrez aisément pourquoi nous revenons souvent au Mac Val - si je ne vous ai pas parlé plus tôt, c'est par manque de temps (un musée poussant l'autre), et non d'intérêt pour ce lieu que l'on a chaque fois plaisir à redécouvrir. Car, outre les expositions temporaires qui sont accueillies dans un espace dédié, grande salle modulable qui change de visage à chaque exposition, l'espace d'exposition permanente est lui aussi soumis au changement, puisque les œuvres du fond y "tournent" régulièrement. Ainsi, lors de notre dernière visite, presque toutes les œuvres que nous avons découvertes nous étaient inconnues - et le Varini qui nous sert de repère dans la première salle (nous retrouvons tout de suite le point depuis lequel les stickers rouges forment des cercles) avait été temporairement retiré, Chen Zhen jugeant l'œuvre peu compatible avec la sienne, une table ronde géante et des chaises non assorties, installées dans cette même salle à l'occasion de l'exposition temporaire. Une œuvre qui constitue une bonne introduction à cette exposition intitulée "Tous des sangs mêlés", puisqu'elle mêle divers thèmes abordés par cette belle et riche exposition : le métissage, l'Histoire et la légende, la cohabitation et la différence et peut-être aussi l'errance, le voyage, la quête d'une terre promise.

Dans la grande salle attenante, organisée cette fois comme un espace lumineux et peu cloisonné (cette salle, nous l'avons vue tantôt dans l'obscurité, tantôt cloisonnée, envahie d'écrans ou d'installations lumineuses, et il nous semble que ce n'est jamais la même), les œuvres très variées nous parlent en effet de la question de l'identité nationale, de ses ambiguïtés, de ses mensonges (ceux attachés à la bataille de Fort Alamo, qui occultent la place des afro-américains et des américains d'origine mexicaine), de ses clichés : ainsi de Nina Esber, qui s'est photographiée 42 fois avec la même robe, seules sa coiffure et sa pose se modifiant, chaque cliché (mot ô combien approprié) étant assorti d'une question portant sur la nationalité de l'artiste ainsi "métamorphosée" ("Marocaine?", "Mexicaine?" etc.). Si la plupart des documentaires vidéos sont dans une langue étrangère (mais sous-titrés), et de ce fait peu accessibles aux enfants (ce qui n'est pas toujours à regretter, certains propos étant parfois assez durs), plusieurs œuvres peuvent interpeler les enfants et leur être aisément expliquées : la bascule occupée par deux hommes aux costumes multiculturels et dont les têtes sont des globes les amusera (attention à la tentation de monter dessus !) ; la Marianne en pièces détachées, dans sa caisse estampillée "fragile", a quelque-chose du puzzle, et il est intrigant de découvrir les lettres sous un apparent dessin de fil de fer barbelé. On pourra aussi tout simplement être ému par la beauté de certaines photographies, ou par cet arbre morcelé en plusieurs cadres. Même si certaines expositions temporaires nous auront laissé des souvenirs plus durables, "Tous des sangs mêlés" nous a plu à tous les quatre, et s'avère riche en découvertes.

Après l'exposition temporaire, commence le parcours dans les collections, actuellement intitulé "Sans réserve" (titre énigmatique et, je trouve, peu éclairé par les documents de visite, qui expliquent l'axe choisi pour cet accrochage : la propension des œuvres à raconter). Là aussi, la diversité des œuvres et des supports, mais aussi leur ludisme, séduisent d'autant plus qu'ils agissent dans un espace que l'on parcourt librement, ouvert vers l'extérieur du jardin, et 100% praticable en poussette (une rampe, très appréciée par les parents comme par les enfants, permet de monter au 1er étage, l'ascenseur étant idéal pour redescendre). Parmi nos coups de cœur ou de curiosité : Si les heures m'étaient comptées, film d'Angelika Markul créé à partir d'archives d'une expédition scientifique dans la grotte de cristaux de la mine de Naica (Mexique), et qui propulse le visiteur dans un monde fantasmagorique, inquiétant et fascinant, qui semble fait de glace et dont on se demande s'il est bien réel ; les scientifiques paraissent des cosmonautes échoués dans l'arctique ou enfermés dans une grotte lunaire ; Composition for Two Pianos and an Empty Concert Hall d'Oliver Beer (le chant de deux enfants fait vibrer les cordes de pianos installés dans une salle de concert quasi vide - car elles font vibrer aussi les cordes invisibles de l'unique spectateur, filmé en gros plan) ; les petites portes entrebâillées et lumineuses, pile à hauteur d'enfant, de Polder de Tatiana Trouvé ; ou encore le bateau fantastique intitulé Twice Upon a Time. Ce dernier appartient à un ensemble qui occupe le deuxième étage, où cohabitent plusieurs installations lumineuses : cet espace illustre à merveille le talent des équipes du Mac Val pour créer une cohérence avec les œuvres qu'ils exposent et donner au visiteur l'impression qu'il suit un fil - sentiment qui m'a toujours frappée, quel que soit l'accrochage.

Ce choix d'un fil directeur et cette capacité à composer des ensemble d'œuvres qui semblent se répondent contribuent à faire de la visite du Mac Val une promenade plus qu'une visite de musée : promenade libre, dans un espace ouvert, et qui se prolonge tout naturellement dans le jardin, où l'on peut s'arrêter pour lire, goûter, bronzer au milieu des sculptures et des bosquets (et écouter une œuvre sonore diffusée au pied d'un arbre à l'occasion de l'exposition "Tous des sangs mêlés"). Si nous n'avons pas eu cette chance lors de notre dernière visite, marquée par des trombes d'eau, nous y avons tout de même fait une rapide virée pour découvrir une nouvelle installation, Panorama, projection vidéo de Christian Boltanski dans une sorte de maison de brique rouge imaginée par deux architectes chiliens. S'asseoir là, écouter la pluie tomber tout en entendant tinter dans le vent les clochettes japonaises que Boltanski a accrochées dans le désert chilien, c'est un peu comme se trouver hors du temps quelques minutes ; même nos filles se sont laissées prendre par la poésie du lieu - avant de repartir en courant sous la pluie battante ! Une promenade au sec réussie !


Mac Val : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h en semaine, de 12h à 19h les week-end et jours fériés (fermetures les 1er janvier, 1er mai, 15 août, 25 décembre).

Tarifs : 5 euros ; 2,5 euros pour les enseignants, les seniors et les groupes de 10 personnes et plus ; gratuit pour les moins de 26 ans et les étudiants, notamment. Entrée gratuite le premier dimanche de chaque mois.

Un audioguide est fourni gratuitement. Une visite gratuite est proposée tous les mercredis à 15h, tous les week-end à 16h. Nous n'avons testé ni l'un ni l'autre. D'autres visites, ateliers et événements sont organisés régulièrement autour des expositions.

"Tous des sangs mêlés" : exposition collective, du 22 avril au 3 septembre 2017.
"Sans réserve": 8e présentation des œuvres de la collection, à partir de juin 2017. Chaque "parcours" est accroché environ 18 mois.

mardi 28 février 2017

De Ballerina à Degas : musées en entrechats


(Petite Galerie, Musée du Louvre ; Musée d'Orsay)


Pour motiver les enfants à venir au musée ou donner du sens à leur visite, on peut partir d'un livre, qu'il s'agisse d'une histoire qui les fait rêver (vous ai-je déjà parlé de Petit Noun, l'ami chéri que mon aînée veut voir à chacun de ses passages au Louvre ?) ou de livres d'art (un bon vieux Taschen nous a aidé à préparer la visite de l'exposition Magritte et à savoir si notre grande était susceptible de l'apprécier). On peut aussi partir d'un thème, comme le font certaines visites destinées aux enfants dans de nombreux musées (les dragons au Musée de la Musique, par exemple), ou encore d'un film.

Pendant les dernières vacances, notre cinéma de quartier passait Ballerina, que nous n'avions pas vu à sa sortie en décembre. J'y ai emmené notre grande, avec sa copine de danse. Même si le rêve de ma fille d'être ballerine n'a pas survécu au délire post-film entre copines (et je ne vais pas m'en plaindre), nous avons décidé de surfer sur le thème de la danse pour nos visites de musées. Avec pour commencer l'exposition au long cours qui occupe la Petite Galerie du Louvre, espace dédié à l'éducation culturelle et artistique, autour d'un thème qui est exploré par le musée et par ses invités - en ce moment, le chorégraphe Benjamin Millepied. Car, cette année (d'octobre à juillet), dans une thématique "Corps en mouvement" qui a pour but d'observer la façon dont les arts traduisent le gestes et émotions dans des œuvres inanimées, la Petite Galerie amène "la danse au musée".

Il s'agit d'un espace peu étendu, qui tiendrait presque de la promenade fermée. Rien d'étouffant cependant, malgré l'absence de fenêtres, grâce au blanc omniprésent sur les murs et aux miroirs qui habillent la petite rotonde où aboutit le parcours. Tous les espaces sont habilement occupés, sans surcharge ni gadget. Ici, l'éclectisme est de mise : vases grecs côtoient peinture orientale, sculptures et moulages (de l'Antiquité à Calder, en passant par Rodin) toiles et photographies. Sans oublier les projections, en face l'une de l'autre, de deux versions de la Danse serpentine, qui ont longuement fasciné nos deux filles, avec leurs volutes de voiles colorisés. Les œuvres sont accompagnées de courts textes explicatifs (auxquels il faut ajouter une courte vidéo intitulée "Animer l'argile", qui montre les mains et la technique du sculpteurs à l'œuvre), mais l'écrit n'est jamais envahissant, et les visiteurs ne s'engluent pas devant les panneaux explicatifs comme c'est si souvent le cas dans les expositions temporaires. Chacun peut, au gré de ses envies, confronter une danseuse de Degas avec une acrobate antique, une toile représentant des chevaux de course les quatre pieds décollés du sol, avec des clichés montrant l'impossibilité physique d'un tel vol plané.

Il y en a donc pour tous les goûts dans cette Galerie, petite par la taille mais pas par l'ambition, puisqu'il s'agit d'initier à l'art tous les publics, et notamment les plus jeunes - c'est du moins ainsi qu'elle est présentée sur le site qui lui est dédié, ainsi que sur le site du Louvre, par le président-directeur du musée du Louvre, Jean-Luc Martinez lui-même, qui semble tenir à cette ouverture à "tous les publics", indépendamment de leur "niveau de connaissance". Initialement, cet espace était notamment destiné "aux jeunes et à leurs accompagnateurs", et un livret de jeux devait être associé aux expositions. Or, de livret, point. Nous l'avons pourtant demandé à l'accueil du musée, où l'on nous a répondu qu'il n'y en avait pas. Si ce type de livret a existé auparavant, l'idée a malheureusement fait long feu, preuve que les enfants ne sont pas la priorité du musée du Louvre, loin de là. D'ailleurs, rien dans notre visite de la Petite Galerie ne nous a donné l'impression qu'elle était destinée aux plus jeunes. Les œuvres sont parfois très petites, et exposées en hauteur - il a fallu porter notre aînée plusieurs fois. Aucun dispositif (écrans, borne numérique tactile ou même de ces plaquettes plastifiées que l'on trouve parfois dans les musées les moins modernes) ne vient animer ou éclairer la visite. Les œuvres sont surtout bien trop nombreuses pour un public jeune ou non averti ; moi-même, en consultant ensuite le site de la Galerie, avec sa liste d'œuvres exposées et sa visite virtuelle, j'ai découvert des œuvres que je ne me souvenais pas avoir vues. Trop d'œuvres donc, et trop diverses : il me semble qu'un public non initié pourrait se perdre dans cette profusion et surtout ne pas s'y retrouver dans la diversité des courants et des époques, puisque tous se côtoient. La démarche n'est clairement pas historique - ce qui peut se défendre - mais pas du tout pédagogique non plus. Eduquer le regard est difficile, me semble-t-il, quand il ne sait où se poser.

Bref, nous avons apprécié notre visite, et nos filles aussi - même si elles semblaient ne pas trop savoir où donner de la tête et, comme cela arrive souvent dans un musée trop grand ou trop dense (ce fut le cas par exemple au musée du quai Branly), était toujours tentée d'aller voir plus loin au lieu de rester un peu devant une œuvre. Mais je pense que notre habitude des musées et nos modestes connaissances en art (notre fille se souvient de sa visite au musée Rodin et des danseuses de Degas) nous ont aidé à apprécier cette visite, à orienter notre regard et celui de nos filles, à choisir quelques œuvres pour les commenter avec elles. Car rien n'est fait pour les enfants dans cette Petite Galerie (comme dans le Louvre en général) - à commencer par la sortie : comme nous avions notre poussette (vide, car la petite voulait marcher, mais impossible de la laisser au vestiaire), la gardienne nous a enjoint de ressortir par l'entrée. Je n'ai compris qu'ensuite que nous avions ainsi manqué une œuvre, qui aurait pourtant plu à nos filles (une série de grands clichés tirés du film Entr'acte de René Clair, qui montrent une danseuse vue d'en bas à travers un sol vitré, décomposant ses pas et ses sauts). On a sans doute voulu nous épargner quelques marches (surmontables avec une poussette à vide), mais cela s'est avéré inutile puisque nous en avons monté d'autres ensuite pour parcourir la cour voisine de la Petite Galerie, la cour Marly, où sont exposées plusieurs œuvres qui permettent de prolonger la thématique de l'exposition sur le mouvement, et notamment les couples formés par Hippomène et Atalante et Apollon poursuivant Daphné de Nicolas Coustou.

Les commissaires de l'exposition de la Petite Galerie proposent en effet deux parcours, à travers les salles de la sculpture française et celles de la peinture italienne, afin de prolonger l'exploration de la thématique du corps en mouvement. Dommage que les très belles salles consacrées à la sculpture française soient actuellement fermées pour travaux... Nous aurons au moins pu admirer les grandes œuvres de la cour Marly, qui plaisent à la petite comme à la grande - je me souviens que c'est par la sculpture que nous avions commencé avec elle, quand elle avait l'âge de sa sœur, notre exploration du Louvre ; les œuvres sont grandes et s'offrent donc directement aux regards. Chevaux, hommes pris en pleine course ou en pleine lutte avec des bêtes sauvages, dieux et déesses, la cour Marly est un très beau lieu, clair, lumineux, vaste, où les œuvres ont de l'espace et les visiteurs du recul pour les apprécier ; un lieu calme aussi, car assez peu fréquenté (même en ce jour de vacances scolaires il n'y avait presque personne, ce qui n'était pas le cas dans d'autres sections) - à tort, car les œuvres sont belles et permettent de raconter bien des histoires aux enfants curieux. La cour Marly est à mes yeux un lieu idéal pour initier un enfant aux musées, et rendre moins imposant et intimidant cet immense usine à œuvres qu'est le Louvre.

Autre musée-monstre où le visiteur, adulte comme enfant, risque de se perdre s'il n'a pas un plan, et surtout une idée précise de ce qu'il est venu voir (inutile de dire qu'une visite exhaustive est inenvisageable avec des petits, surtout par temps d'affluence monstre), le Musée d'Orsay n'a pas non plus besoin de séduire de nouveaux publics, plus jeunes ou moins favorisés (un récent reportage de France Culture a permis de n'avoir aucun doute à ce sujet). Comme son voisin de l'autre côté de la Seine, le Musée d'Orsay n'est pas des plus accessibles aux familles : ascenseurs petits et surchargés, qui ne permettent pas d'accéder à tous les espaces, certaines passerelles étant parsemées de marches ; toiles impressionnistes accrochées relativement haut, et souvent assaillies de touristes compacts ; salles du rez-de-chaussée (Gauguin, Van Gogh...) exigües, et donc peu praticables avec un enfant, a fortiori avec une poussette, quand des groupes affluent en masse...

Quant aux livrets conçus pour les enfants, on les trouve au comptoir d'information, où ils ne sont pas disposés en libre accès aux côtés des plans. Il faut donc, comme trop souvent, penser à les demander... On nous en a proposé trois (je ne sais pas combien il en existe, mais j'en ai vu d'autres aux mains d'autres enfants au cours de la visite - évidemment, on ne m'a pas donné le choix et les bacs ne sont pas à la vue du visiteur), et ma fille a fait les yeux doux pour pouvoir les garder tous. Thèmes imposés donc : "Sports de combat" (avec une danseuse), "Héros", et "Princes et princesses" (la grande image représentant... une bergère). J'ai vu qu'il existait aussi "Sales gosses", je vais prendre comme un compliment le fait qu'on ne l'ait pas proposé à ma canaille ! Elle était en tout cas ravie de sa moisson. Très vite, cependant, nous avons été beaucoup moins emballés : il ne s'agissait en fait pas de livrets, mais de posters pliés en huit - pas du tout pratiques à déplier dans une salle noire de monde, un peu comme Le Monde dans le métro aux heures de pointe ! D'un côté, une reproduction format poster, de l'autre, quatre plus petites ; chacune est accompagnée d'un court texte explicatif ; le but est donc de retrouver ces cinq œuvres dans le dédale du musée (un plan vous indique dans quelles salles elles se trouvent, quatre ou cinq différentes à chaque fois), et parfois, pour l'une d'elles, de résoudre une petite énigme (jeu de différence, repérage d'un détail, ou identification de la bonne silhouette d'une sculpture parmi quatre). Bref, peu de ludisme, peu d'interactivité pour l'enfant, et beaucoup de travail pour le parent qui doit gérer le plié-déplié encombrant, chercher les œuvres sur le plan et dans les salles (parfois en vain, comme la bergère qui était... prêtée !), et lire les textes s'il a le courage et si son enfant est réceptif. En ce qui nous concerne, nous avons vite renoncé, surtout parce que nous manquions de l'espace minimum pour une petite pause lecture, explications ou jeu. Mais aussi parce que ces dépliants encombrants, peu ludiques, imposent de parcourir tout le musée, ce qui n'était pas notre intention.

Nous avons tout de même poussé notre aînée à chercher dans la galerie des impressionnistes la danseuse de Degas qui occupait une face de son poster "Sports de combat" - ce qui nous permit de prolonger la thématique Ballerina. Entre peintures et sculptures, plusieurs œuvres de Degas ont ponctué notre parcours dans la galerie des impressionnistes. Nos filles ont joué à imiter les postures des ballerines, notamment de celles en bronze, qu'on trouve dans plusieurs vitrines (ce ne sont d'ailleurs pas les œuvres les mieux mises en valeur : vitrines bien pleines, placées dans des recoins de la galerie ou du salon de l'horloge, où la priorité est donnée à la peinture - si l'on excepte la Petite Danseuse de quatorze ans, que nous devions chercher, et qui est plus visible). La danse nous servit donc de fil rouge, même si elle ne suffit pas à nourrir une visite entière au musée d'Orsay, même avec des enfants. Cela ne nous a pas empêché cependant de nous arrêter devant plusieurs Monet (notre grande, qui a découvert depuis peu les nymphéas, entre dans une phase d'enthousiasme pour l'impressionnisme), Manet, Cézanne, Caillebotte (grand moment d'intérêt technique pour le rabotage de parquet !), et devant d'autres Degas (Les Repasseuses, autre pause "techniques d'antan")...

Mais pour parfaire notre parcours personnel spécial danse, après une pause dans les drôles de canapés du salon de l'horloge, et avant d'aller découvrir d'autres salles d'arts décoratifs, de sculptures et de peinture, nous avons fait un détour par la salle de bal du musée : la gare d'Orsay comprenait en son sein un hôtel de luxe, et c'est la salle des fêtes de cet établissement qui a été conservée, avec ses dorures, ses lustres, ses peintures, et son parquet idéal pour les danseuses en herbe. Les filles s'en sont donné à cœur joie, la grande à grands renforts d'entrechats était ravie de faire tourbillonner sa jupe (ouf, nous en avions choisi une "qui tourne"), tandis que sa cadette parcourait la salle sur un mode plus athlétique. Et même si les touristes viennent jeter un coup d'œil à la salle, s'y retrouver ou s'y prendre en photo, elle offre tout de même un espace vaste et assez dégagé, où les enfants n'apparaissent pas comme une nuisance ou une menace, et où les parents peuvent les laisser se déplacer avec un peu plus de liberté. Une pause bienvenue, avec ou sans arabesques !



Petite Galerie du Musée du Louvre (accès dans l'aile Richelieu, niveau entresol) - accessible aux mêmes horaires et conditions que le Musée : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9h à 17h30 (21h30 les mercredi et vendredi). Tarifs : 15 euros ; gratuit pour les moins de 18 ans (moins de 26 si résident de l'UE). Cafés accessibles autour de l'entrée, sorties temporaires possibles pour déjeuner ou goûter.


Musée d'Orsay : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 9h30 à 18h (21h45 le jeudi). Tarifs : 12 euros ; tarif réduit 9 euros (pour tous à partir de 16h30 - 18h le jeudi) ; gratuit pour les moins de 18 ans (moins de 25 si résident de l'UE). Deux cafés à l'intérieur.

vendredi 7 octobre 2016

Fascination

(Le Grand Orchestre des Animaux - Fondation Cartier pour l'art contemporain)


Rassurez-vous, ceci n'est pas un article sur le retour des vampires sexy (ou pas). Le mot "fascination" est celui qui me semble le mieux correspondre au sentiment que nous avons ressentis, mon mari, notre fille aînée et moi, quand nous avons parcouru les salles de la Fondation Cartier et, surtout, quand nous nous sommes immergés dans la grande salle qui accueille l'œuvre extraordinaire (au sens propre) qui lui donne son titre.

Commençons donc par la fin (ou presque) de cette visite : une plongée sonore captivante dans la phonosphère de coins d'Alaska, d'Afrique, de Californie ou du Brésil. Ici on entend des éléphants venir s'abreuver, là des singes faire résonner leurs voix contre un mur que la nature semble avoir créé pour ces concerts rituels. Mais quand les loups ou les éléphants se taisent, bruissent les innombrables sons insoupçonnés de la nature, oiseaux et petites bêtes pépient et se glissent au creux de votre oreille. Merveilleuse sensation que celle de pouvoir entendre la nature s'éveiller. Pour un peu, on croirait presque voir l'aube se lever sur la savane. Et pourtant, c'est dans le noir que sont projetés les sons captés par le musicien et bio-acousticien Bernie Krause pendant près de quarante ans. Assis par terre, ou allongés, la tête appuyée sur l'un des énormes coussins disposés dans la salle, on pourrait rester des heures à faire voyager nos oreilles (la bande son, qui déroule 7 enregistrements différents, d'un quart d'heure chacun environ, doit durer presque deux heures ; nous n'y sommes restés que trois quarts d'heure - ce qui est extrêmement long pour une enfant de 4 ans - et cela nous a semblé très court : nous mesurions les quarts d'heure passés à chaque changement de "territoire", et chaque fois nous n'en revenions pas). Nous ne ressentions aucun ennui (ni nous, ni notre fille, qui serait volontiers restée davantage), et le temps nous semblait comme suspendu ; nous étions ailleurs, transportés hors du temps et de l'espace, et enveloppés d'une sorte de sérénité magique. Car passée l'émotion que nous avons tous trois ressentie à reconnaître les éléphants au bord de l'eau, nous nous sommes laissé bercer par les trois ou quatre atmosphères sonores successives, ainsi que par l'atmosphère visuelle qui les complétait. Car le sentiment de fascination suscité par les enregistrements de Bernie Krause est sans aucun doute renforcé par l'installation qui les accompagne : sur trois pans des murs de la salle obscure, des écrans projettent la transposition lumineuse des fréquences sonores ; chaque fois qu'un nouveau cri se fait entendre, une nouvelle ligne apparaît, accompagnée du nom de l'animal qui le pousse, et se développe, en creux et pics d'amplitudes variées qui remplissent l'espace de leur faible lumière et viennent se refléter dans le miroir d'eau qui court en même temps qu'eux autour de la salle. Ces fils de lumière, dont la couleur change en même temps que l'on passe d'un territoire à l'autre, happent l'attention et leur nimbe crée cette atmosphère qui nous a fascinés tous les trois.


Ombre et lumière, art et nature, ces ingrédients, nous les avions déjà rencontrés dans les autres salles du sous-sol de la fondation, qui préparent habilement à la plongée dans les phonosphères de Bernie Krause. Après une salle aux murs tapissés de photographies de plancton, vous pénétrez dans une salle obscure dont le sol est couvert d'un damier d'écrans, sur lesquels défilent des images de planctons, de formes et de tailles différentes. Les visiteurs, assis sur des banquettes disposées au deux extrémités de la salle, les voient flotter d'un écran à l'autre, dans un ballet un peu irréel mais qui a quelque-chose de poétique.

Car si le point de départ de cette exposition est la démarche engagée de Bernie Krause, qui a développé le concept d'écologie du paysage sonore et souhaite sensibiliser les visiteurs (jeunes et moins jeunes) à la notion de biodiversité et à la protection de l'environnement (50% des espèces qu'il a enregistrées sont aujourd'hui en danger ou ont disparu), ce qui fait à mon sens la cohérence de ce Grand Orchestre des Animaux, et ce qui nous a le plus touchés tous les trois, c'est bien la poésie des œuvres exposées : qu'elles soient de nature documentaire ou de pures créations artistiques, elles nous emportent dans un univers onirique où les animaux semblent flotter dans un espace-temps suspendu. Il en est ainsi des Oiseaux artistes, paradisiers et autres charmeurs à plumes qui font leur parade devant la caméra de deux chercheurs du Cornell Lab of Ornithology, dans de courts films projetés sur les cinq écrans qui sont accrochés sur le mur de briques qui structure l'une des salles du rez-de-chaussée - mur qui trouve son pendant plus vaste et plus incurvé dans la seconde salle, mais aussi dans le mur de céramique semi-circulaire, tout parsemé d'oiseaux, qui semble traverser les parois vitrées de la façade de la Fondation. Cette scénographie, sobre, discrète, au service des œuvres, et pourtant tout sauf banale, donne une unité au "Grand Orchestre des images" qui occupe le rez-de-chaussée, et dont l'ensemble peut paraître plus disparate que celui du "Grand Orchestre des sons" du sous-sol.

Car les images qui accueillent le visiteur qui entre dans la Fondation sont diverses tant par leur format que par leur nature, et offrent une plongée dans un monde animal polymorphe. Aux films documentaires ornithologiques répondent, sur un mode un peu décalé et fantasmagorique, les clichés saisis par l'objectif de Manabu Miyazaki : ce photographe japonais a camouflé en pleine forêt un appareil qui se déclenche au passage de chaque animal. À côté d'un cliché montrant un ours intrigué jouant à l'apprenti photographe, défilent en diaporama les images d'animaux pris sur le vif, saisis dans la lumière du flash déclenché au milieu de la nuit. De l'autre côté de chacun des deux murs de brique, des peintures offrent des plongées davantage imaginaires dans le monde animal : derrière les parades artistiques des paradisiers, L'Orchestre dans la forêt multicolore de Moke, ou le visage façon Arcimboldo que JP Mika a façonné sous des cheveux de fleurs exotiques, les divinités béninoises peintes par Cyprien Tokoudagba ou les animaux rockers de Pierre Bodo offrent un feu d'artifice de couleurs bien propre à plaire aux enfants, et qui contraste habilement avec les clichés en nuances de gris d'Hiroshi Sugimoto, montrant des loups qui s'avèrent être les habitants des vitrines de muséums d'histoire naturelle.

Mais si ces couleurs étaient ludiques et attrayantes, si les films documentaires ou les clichés animaliers ont beaucoup plu à notre fille, qui a tout de suite été attirée par les écrans, évidemment, l'œuvre qui nous a tous fascinés dans cette première partie de notre visite est la toile monumentale (18 mètres sur 4) de Cai Guo-Qiang qui occupe la grande salle. Les animaux qui viennent s'abreuver à ce vide ovale n'ont pas été peints ni dessinés ; leurs formes, préparées en pochoirs, ont été marquées par l'explosion d'une traînée de poudre à canon sur le papier ; les traces de brûlure, les couleurs terreuses ou sableuses, les contours indécis de ces silhouettes rappellent les peintures rupestres. Là encore temps et espace sont suspendus, et le regard se fige face à la douceur et au mystère de cette ellipse.

Le regard s'étonne aussi en comprenant la façon dont cette œuvre a été conçue, grâce à une vidéo qui en explique la genèse et montre les préparatifs et la mise à feu de la poudre. Car dans cette exposition un remarquable effort de pédagogie et de "médiation" a été fourni par le personnel de la Fondation : tout commence par un accueil souriant et chaleureux, et par une attention immédiate aux jeunes visiteurs. En effet, outre le dépliant noir et blanc qui fournit des informations sur chacune des œuvres exposées, avec un plan et une brève présentation de l'exposition, l'hôtesse nous a spontanément offert un livret en couleurs préparé spécialement pour les enfants (nous avons même eu le droit d'en emporter un deuxième, en souvenir, pour que notre fille puisse "s'exprimer" librement sur le premier). Je n'ai jamais vu un livret de visite gratuit aussi luxueux, aussi attractif et intéressant à la fois ! De très courts paragraphes apportent des explications précises et complètes sur l'exposition et sur les œuvres, reproduites (tout ou détail) en photographies couleur ; des bulles oranges attirent l'attention de l'enfant sur certaines œuvres (notamment celles que l'on trouve à l'extérieur, et que le visiteur pourrait facilement oublier), l'invitent à observer des détails ou lui proposent diverses activités (jeux de mots, rébus, devinettes ou coloriages, de difficultés variées. Au centre, le livret s'ouvre pour découvrir un planisphère coloré, où sont situées les différents paysages sonores enregistrés par Bernie Krause. L'enfant est à la fois amusé, instruit et sensibilisé à l'écologie par ce livret qui offre son propre prolongement en fournissant liste et date des différents ateliers proposés aux enfants (pour la majorité, à partir de 6, 7 ou 8 ans, et jusqu'à 12 ou 13) dans le cadre de l'exposition : ateliers de dessin ou d'origami, mais aussi ateliers scientifiques proposés par un bio-acousticien ou encore par le biologiste marin auteur des photographies de plancton exposées au sous-sol. On peut dire que la Fondation Cartier ne se moque pas des enfants et qu'elle les prend au sérieux ! Logique, quand on garde en tête que l'exposition n'a pas seulement une dimension artistique, mais entend sensibiliser petits et grands au respect de la biodiversité !

C'est d'ailleurs au milieu de la nature que s'achève cette visite riche en (très bonnes) surprises : le bâtiment très moderne de la Fondation Cartier est entouré d'un jardin savamment entretenu, qui cache quelques œuvres installées de manière permanente (une fausse branche qui est en fait une fontaine, trompe-l'oeil vraiment bluffant de Giuseppe Penone), mais aussi deux œuvres d'Agnès Varda qui font partie de l'exposition. Dans une cabane bâtie pour l'occasion, vous pouvez vous installer sur un petit banc de bois pour contempler Le Tombeau de Zgougou, petit tumulus de sable qui sert de support à une installation vidéo ; défilent sous vos yeux des images du chat d'Agnès Varda, puis de sa tombe, au bord de la mer, en pleine nature, et qui est progressivement recouverte de coquillages puis de fleurs. Si la musique et certaines images de la vidéo ont un goût un peu mièvre, le décor de la tombe et sa progressive invasion par une nature douce et colorée ont une certaine beauté. Notre fille a voulu regarder la vidéo plusieurs fois en boucle, avant d'accepter de revenir à la réalité. Notre parcours s'est achevé au centre du Theatrum botanicum du jardin, qui accueille quelques tables (idéal pour un goûter par beau temps), un petit café, mais aussi une reproduction de la toile de Moke qui est aussi l'affiche de l'exposition, et où les enfants (et leurs parents) peuvent glisser leur joli minois pour devenir tigre, carpe ou lion, à moins de vouloir voir leur tête émerger de la gueule d'un hippopotame en train de danser avec un éléphant. Une conclusion ludique et colorée à cette exposition qui fut pour nous un coup de cœur absolu.

(P.S.: nous y avons été, vous l'aurez compris, sans la "petite", 16 mois à l'époque, et c'était sans doute un bon choix ; elle est à cet âge compliqué où rester dans la poussette toute la visite est parfois trop long pour elle, et où le moment où on l'en sort s'apparente plutôt à un lâcher de fauve ; du coup, avec elle, nous n'aurions pas pu profiter du sous-sol comme nous l'avons fait tous les trois ; cette exposition est sans doute faisable avec des tout-petits, s'ils ne sont pas impressionnés par la semi-obscurité, mais elle est surtout adaptée aux plus grands - notre grande a 4 ans et demi)

Du 2 juillet 2016 au 8 janvier 2017.
Ouvert tous les jours sauf lundi, de 11h à 20h (nocturne le mardi jusqu'à 22h).
Une visite guidée incluse dans le billet d'entrée a lieu tous les jours de semaine à 18h. Le week-end, parcours en famille à 11h. Ateliers créatifs les mercredi, samedi et dimanche à 15h. Voir le programme sur http://fondation.cartier.tickeasy.com/fr-FR/activites-enfants (le site de la Fondation est actuellement indisponible, mais la liste des ateliers et visites en famille, et leur billetterie, sont accessibles).
Tarif : 10,50 euros (réduit : 7 euros), majoré en ligne ; gratuit pour les moins de 13 ans (18 le mercredi).

Pour prolonger ou préparer la visite, cinq paysages sonores de Bernie Krause peuvent être écoutés sur http://www.legrandorchestredesanimaux.com/fr.

mardi 7 juin 2016

J(e) suis partout !

(Ana Jotta, "TI RE LI RE" - le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry)


Les habitants du Val de Marne (94) sont fort bien lotis en ce qui concerne l'art contemporain avec, bien sûr, le Mac Val à Vitry-sur-Seine (j'en reparlerai bientôt), mais aussi, à Ivry-sur-Seine, la Galerie Fernand Léger, qui accueille plusieurs artistes chaque année (je garde notamment un souvenir ébloui de l'exposition de Miguel Chevalier), et le Crédac. Installé dans une ancienne usine (la Manufacture des œillets) qu'il partage avec l'EPSAA (Ecole Professionnelle Supérieure d’Arts graphiques et d’Architecture), avec bientôt pour voisin le Centre Dramatique National du Val de Marne (Théâtre des Quartiers d'Ivry), le Centre d'Art contemporain d'Ivry, dit Crédac, accueille trois expositions par an, expositions personnelles ou collectives d'artistes contemporains français ou étrangers, dans une grande variété de pratiques (sculpture, photographie, installations, vidéo, son, etc.). Visites, conférences, goûters et autres rencontres avec le public sont organisés autour de chaque exposition, qui est complétée également par la programmation du Crédakino, petite salle de projection installée récemment au fond de l'espace d'exposition.

La dernière exposition de cette "saison" est consacrée au travail d'Ana Jotta, artiste portugaise à l'œuvre polymorphe. Elle associe ici son travail de peintre, présenté sur divers supports, et sa manie des collections, qui donne naissance à une installation surprenante, qui tient les promesses de ludisme annoncées par le titre de l'exposition. Autant je suis restée un peu sur ma faim dans la première salle, peut-être trop éparpillée, autant la dernière salle permet une plongée dans un univers personnel un peu fou, qui se prête à la rêverie et à l'imagination.

L'exposition est conçue en trois temps - trois salles de dimensions et d'esprits très différents. La première salle, la plus grande mais aussi la moins cohérente, réunit essentiellement le produit de l'œuvre picturale d'Ana Jotta. Mais ces peintures ne se présentent pas toujours sur des supports attendus : non seulement l'artiste portugaise peint sur de l'acier, du tissu, du papier peint autant que sur toile, mais elle a pour habitude de photographier ses œuvres et d'imprimer les clichés obtenus sur divers supports, tissus, bâche plastifiée. Malheureusement, une grande partie de ces impressions sur des tissus translucides, placées en hauteur et tout contre une fenêtre, recevaient peut-être trop de lumière, car leurs couleurs semblaient toutes pâles : ces œuvres n'attiraient pas l'œil, qui se perdait un peu dans ce grand espace rempli de peintures très différentes les unes des autres. Notre aînée semblait perplexe, même face au Petit cirque créé à partir des photographies qu'Ana Jotta a prises avec son téléphone portable pendant un an, imprimées sur toile et lacérées en lanières. Des lanières trop fines peut-être pour qu'une enfant comprenne leur origine.

La seconde salle, très cohérente au contraire, présente sept peintures toutes réalisées sur un support qui n'est pas celui de l'image fixe, mais de l'image en mouvement : un écran de projection. Ces sept écrans, installés en quinconce, structurent l'espace de la salle, en créant un parcours de cache-cache et de découverte où l'on se faufile jusqu'à la surprenante dernière salle, la plus personnelle et la plus originale.

Car cette fois, la salle ne présente pas les créations d'Ana Jotta, elle est en elle-même une création, comme si l'artiste nous invitait dans son salon loufoque, ou dans son imagination. Les quatre murs sont tapissés d'un papier peint créé à partir d'une des nombreuses collections de l'artiste : publicités, affiches, pages de livres, photographies et dessins, ces images créent une collection qui est source d'inspiration pour Ana Jotta, mais qui a aussi donné naissance à une exposition (A Conclusao da Precedente, Lisbonne, 2014) puis à un livre (Footnotes). C'est à partir du livre tiré de l'expostion que le papier peint présenté au Crédac a été édité. Recouvrant toute la pièce, il offre des heures d'observation et de contemplation, ou de "cherche-et-trouve" (le livret de jeux-affiche offert par le Crédac, destiné aux enfants, mais plutôt adapté aux plus grands, leur propose de chercher le canard reproduit sur son versant affiche). Mais il crée aussi un décor unique et surprenant, bien propre à accueillir une autre série ou collection d'Ana Jotta, celle des J (ou Jotas, en portugais) : l'artiste collectionne les objets qui ont ou prennent la forme de l'initiale de son nom, qui est aussi son homonyme. Elle en expose certains dans une vitrine, d'autres aux murs ou sur le sol de sa salle auto-portrait. L'espace foisonne d'images et d'objets, et c'est leur juxtaposition, leur accumulation qui donne l'impression d'être transporté ailleurs. Surprise, amusée, notre fille a apprécié cette plongée dans les images d'Ana Jotta ; elle a été intriguée par la collection de J ; trop petite pour deviner ce qui se cachait derrière cette forme, je crois que l'explication l'a moins amusée que l'effet de série lui-même, joint à l'étrangeté des objets posés au mur.

Même amusement étonné, un peu "sceptique", face à Genealogic Tree, assemblage d'une fausse lampe de salon (l'abat-jour est en fait un seau !), d'un bouclier, d'une peinture et d'une tête de chien façon trophée, affublée d'une couronne en hermine : elle semblait en fait se demander pourquoi cela nous amusait, ou pourquoi nous nous attendions à ce qu'elle soit surprise ou amusée. Elle a bien volontiers détaillé les objets qui composaient cette "sculpture", et le chien couronné, un peu haut pour qu'elle le remarque d'emblée, l'a fait sourire, mais elle avait plutôt l'air de nous dire : "Pourquoi pas ?" Je crois pouvoir dire qu'elle a apprécié cette exposition, même si ses réactions étaient peu expressives et donc difficiles à interpréter. Elle a observé certaines œuvres, ignoré d'autres, m'a laissé gentiment attirer son attention sur certains détails (un Mickey sur une boîte en carton, les pots de confiture qui soutiennent le tambour de la photographie sur bâche...) ; elle a posé quelques questions (sur le mode de "qu'est-ce que c'est ?"), mais a surtout observé avec un certain détachement ce qui l'entourait. Je crois que la salle au papier peint est ce qui lui a le plus plu, ce qui l'a le plus surprise. Mais au fond, ayant moins d'habitudes que nous (ou d'a priori, si vous voulez) sur ce qu'est une œuvre d'art, et étant encore trop petite pour s'intéresser vraiment à la variété des supports utilisés, elle a semblé un peu indifférente face aux originalités d'Ana Jotta. Peut-être aussi l'exposition manquait-elle d'une cohérence, d'un fil rouge qui l'aurait "accrochée". Dans ce blog, j'essaie de ne pas vous dire seulement ce que moi j'ai pensé des musées et expositions que nous visitons en famille, mais ce n'est pas toujours facile de vous donner le point de vue de ma fille - je parle de l'aînée, car la petite a clairement aimé gambader dans ces grands espaces, quasi vides de visiteurs, et a eu très envie de secouer le Genealogic Tree !

Je peux seulement ajouter, côté enfants, que le Crédac fait l'effort, pour chaque exposition, de préparer et imprimer sur du papier glacé une série de questions-jeux pour les enfants, sur un grand format qui permet d'offrir également au verso une affiche tirée de l'exposition, comme souvenir à emporter chez soi. Il s'agit moins d'appels à l'observation de l'exposition que de questions destinées à prolonger cette observation, en demandant à l'enfant soit de faire des liens avec ce qu'il connaît, soit d'imaginer ou de créer à son tour. Sans doute élaborées en même temps que les visites ou ateliers proposés aux scolaires, ce "dépliant-jeu" est difficile à exploiter avec une enfant de 4 ans, en partie à cause de la difficulté des questions, en partie parce qu'il lui demande de s'arrêter, de s'asseoir pour se concentrer successivement sur une œuvre de l'exposition, sur une image du dépliant et sur une question en prolongement. Il faudrait quasiment venir sans enfant pour préparer la visite, si l'on tient à exploiter ce support ! Mais peut-être est-ce dû aussi au fait qu'occupés à observer l'exposition, à y repérer les détails susceptibles d'intéresser la grande (sans oublier de prendre quelques photos pour vous), tout en courant après la petite, il nous manquait un ou deux bras (et un cerveau) pour lire attentivement et posément les questions du dépliant avant de les expliquer à notre fille. Même quand on ne porte ni bambins ni poussette, être des parents au musée, c'est souvent du sport !


Du 8 avril au 26 juin.
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 14h à 18h (19h le week-end). Entrée libre.
Le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry
La Manufacture des Œillets
25-25 rue Raspail
94200 Ivry sur Seine
(métro ligne 7 ou RER C)

Un atelier-goûter est prévu le dimanche 19 juin 2016, de 15h30 à 17h (gratuit sur réservation, au 01 49 60 25 06 ou contact@credac.fr).

lundi 23 mai 2016

Narcisse urbain

("Vous êtes ici" - Centre Pompidou, Galerie des enfants)


La Galerie des enfants du Centre Pompidou est un vaste espace, sorte de nacelle surplombant l'entrée principale et qui se transforme au gré des "expositions-ateliers" qui s'y succèdent (au rythme de deux par an), et surtout de l'imaginaire des artistes qui y sont invités. L'été dernier, avec "Soulever le monde" (avril-septembre 2015), elle était devenue un immense navire, fantastique, où l'on pouvait tourner des dizaines de gouvernails, qui animaient autant de voiles et autres mobiles ; je me souviens que notre grande y avait passé un moment merveilleux, et avait été fière de pouvoir accrocher ses propres créations sur ces mobiles toujours renouvelés. Car la Galerie des enfants se veut toujours à la fois un lieu de création et de découverte, l'artiste impliquant les enfants dans l'espace qu'il investit et qu'il imagine. La précédente animation, "Châteaux de sable : architectures de rêve" (que nous n'avons pu tester, découragés par la demi-heure d'attente à l'extérieur de la Galerie) invitait les petits à imaginer une construction pour la voir ensuite se modeler dans le sable. La Galerie était alors devenue à la fois plage et atelier de potier.

En ce moment, sous l'inspiration du photographe et street-artiste JR, elle est une ville, dédale de rues et de buildings que les enfants investissent et envahissent de leurs pas, de leurs rires... mais aussi de leurs minois. Car la particularité de JR est qu'il tire ses photographies, pour la plupart des portraits ou des gros plans sur des regards, en format XXL et les installe sur les murs des favelas de Rio ou des buildings de Manhattan, sur un pont parisien ou sur des trains africains. C'est cette pratique monumentale et en même temps si intimiste de la photographie, qui exprime un lien fort entre les hommes et les lieux qu'ils habitent, que JR a voulu transposer dans la Galerie des enfants pour la partager avec eux. Il les invite donc dans une ville imaginaire qui condense ses voyages et ses projets des dix dernières années. Sur les bâtiments en gris, noir et blanc de cette ville mirage, il a collé certaines de ses photographies, tandis que d'autres se présentent "façon puzzles", sous forme de grandes lames magnétiques, invitant les enfants à les décomposer et recomposer à l'infini.

Un plan, qui sert aussi de livret de jeu, est distribué à l'entrée, ainsi qu'une planche de gommettes : l'enfant doit repérer, en différents points de ce labyrinthe urbain imaginaire, des photographies de JR qui apparaissent incomplètes sur son plan, pour ensuite pouvoir les compléter avec la gommette ad hoc. Une autre manière de découvrir les photographies de l'artiste en se les appropriant - moins simple et directement accessible que les puzzles, cependant, car il n'est pas toujours facile d'identifier la photographie modèle dans le dédale des rues, malgré les indications du plan. J'avoue m'être sentie parfois un peu perdue, ce qui était sans doute accentué par la circulation des enfants autour de moi, et par le mouvement perpétuel de mon aînée, peu encline à se laisser guider ; trop petite peut-être pour ce jeu de quête, elle a préféré les puzzles géants, et le simple plaisir de la découverte en liberté de cet espace ludique : car petits et grands semblaient tous apprécier de parcourir les rues de Rio, Paris, Istanbul, Shanghai ou La Havane, Montfermeil ou New York - petit bémol, on ne percevait pas vraiment le passage d'une ville à l'autre, car le décor installé dans la Galerie des enfants est assez uniforme, fait de cubes empilés en tours plus ou moins hautes, sur lesquels sont collés des clichés d'immeubles, tous dans les mêmes teintes du noir et blanc qui étaient également celles des photographies affichées.

Mais ce qui plaisait le plus aux enfants, et ce quel que soit leur âge, c'est qu'ils étaient eux-mêmes invités à exposer dans cette ville imaginaire, en devenant auteurs de leur autoportrait. Les apprentis photographes devaient d'abord créer un fond, en apposant sur des grandes feuilles blanches des tampons ronds de dimensions diverses (dans l'esprit du fond imaginé par JR dans son projet "Inside Out") - l'effet était assez réussi. Puis ils s'installaient dans la cabine photo (aidés de leurs parents, qui aimantent le fond et manipulent le logiciel). Une fois la pose prise, la photographie s'affichait quelques instants plus tard sur la tour du premier point (Rio). Avec l'autorisation des parents, ces photographies (que vous recevez également dans votre boîte mail) continueront ensuite de défiler sur différentes tours de la Galerie des enfants, habitant cette ville imaginaire comme les clichés de JR ont habité les murs de maintes cités autour du monde. Cette activité, qui flatte l'ego narcissique de nos chers bambins, leur permet également de comprendre plus concrètement le geste de JR, du portrait à l'affichage, et complète les explications des animateurs qui vous accueillent à l'entrée, et surtout celles de la vidéo projetée juste à côté de la cabine photo.

Enfin, dans l'esprit de la Galerie des enfants, cet autoportrait photographique permet aux enfants de s'approprier l'espace créé par JR : cette cité devient la leur, ils y retrouvent leur visage en y entrant, et s'y sentent d'emblée chez eux. Ce sentiment est conforté par une autre activité photographique, plus ludique, proposée dans la partie new-yorkaise de la ville imaginaire : couchés sur le côté, dans une position plus ou moins décontractée ou acrobatique, les enfants sont pris en photo sur un fond de buildings (là encore les parents doivent activer le logiciel) ; quand leur cliché est projeté, quelques instants plus tard, à la verticale, ils semblent suspendus dans le vide, accrochés à une gratte-ciel. Cet autre "point-photo" déclenchait l'enthousiasme chez les enfants, surtout chez les plus grands, qui devaient s'imaginer en super-héros survolant New-York !


Du 16 avril au 19 septembre 2016.
Galerie des enfants, niveau 1 - Centre Pompidou.
Ouvert tous les jours (sauf le mardi) de 11h à 19h en période d'exposition.
Tarif : 14€ (tarif réduit à 11€) ; gratuit pour les moins de 26 ans (et pour tous les premiers dimanche du mois).
Pour connaître les différentes activités "en famille" proposées par le Centre Pompidou, voir la page suivante (qui propose un lien vers l'agenda) : https://www.centrepompidou.fr/fr/Visite/Decouvrir-en-famille

jeudi 17 mars 2016

Des affiches en libre service !

(Dix-neuf mille affiches. 1994-2016 – Michel François, Château de Rentilly)

Merci à Auriane B. D. qui m'a signalé (je la cite) cette "expo kids friendly dans un cadre sublime" - et m'a ainsi donné l'idée de cette rubrique collaborative !

Informations pratiques et théoriques sur cette page :
http://www.fraciledefrance.com/affiches-michel-francois/