mardi 28 février 2017

De Ballerina à Degas : musées en entrechats


(Petite Galerie, Musée du Louvre ; Musée d'Orsay)


Pour motiver les enfants à venir au musée ou donner du sens à leur visite, on peut partir d'un livre, qu'il s'agisse d'une histoire qui les fait rêver (vous ai-je déjà parlé de Petit Noun, l'ami chéri que mon aînée veut voir à chacun de ses passages au Louvre ?) ou de livres d'art (un bon vieux Taschen nous a aidé à préparer la visite de l'exposition Magritte et à savoir si notre grande était susceptible de l'apprécier). On peut aussi partir d'un thème, comme le font certaines visites destinées aux enfants dans de nombreux musées (les dragons au Musée de la Musique, par exemple), ou encore d'un film.

Pendant les dernières vacances, notre cinéma de quartier passait Ballerina, que nous n'avions pas vu à sa sortie en décembre. J'y ai emmené notre grande, avec sa copine de danse. Même si le rêve de ma fille d'être ballerine n'a pas survécu au délire post-film entre copines (et je ne vais pas m'en plaindre), nous avons décidé de surfer sur le thème de la danse pour nos visites de musées. Avec pour commencer l'exposition au long cours qui occupe la Petite Galerie du Louvre, espace dédié à l'éducation culturelle et artistique, autour d'un thème qui est exploré par le musée et par ses invités - en ce moment, le chorégraphe Benjamin Millepied. Car, cette année (d'octobre à juillet), dans une thématique "Corps en mouvement" qui a pour but d'observer la façon dont les arts traduisent le gestes et émotions dans des œuvres inanimées, la Petite Galerie amène "la danse au musée".

Il s'agit d'un espace peu étendu, qui tiendrait presque de la promenade fermée. Rien d'étouffant cependant, malgré l'absence de fenêtres, grâce au blanc omniprésent sur les murs et aux miroirs qui habillent la petite rotonde où aboutit le parcours. Tous les espaces sont habilement occupés, sans surcharge ni gadget. Ici, l'éclectisme est de mise : vases grecs côtoient peinture orientale, sculptures et moulages (de l'Antiquité à Calder, en passant par Rodin) toiles et photographies. Sans oublier les projections, en face l'une de l'autre, de deux versions de la Danse serpentine, qui ont longuement fasciné nos deux filles, avec leurs volutes de voiles colorisés. Les œuvres sont accompagnées de courts textes explicatifs (auxquels il faut ajouter une courte vidéo intitulée "Animer l'argile", qui montre les mains et la technique du sculpteurs à l'œuvre), mais l'écrit n'est jamais envahissant, et les visiteurs ne s'engluent pas devant les panneaux explicatifs comme c'est si souvent le cas dans les expositions temporaires. Chacun peut, au gré de ses envies, confronter une danseuse de Degas avec une acrobate antique, une toile représentant des chevaux de course les quatre pieds décollés du sol, avec des clichés montrant l'impossibilité physique d'un tel vol plané.

Il y en a donc pour tous les goûts dans cette Galerie, petite par la taille mais pas par l'ambition, puisqu'il s'agit d'initier à l'art tous les publics, et notamment les plus jeunes - c'est du moins ainsi qu'elle est présentée sur le site qui lui est dédié, ainsi que sur le site du Louvre, par le président-directeur du musée du Louvre, Jean-Luc Martinez lui-même, qui semble tenir à cette ouverture à "tous les publics", indépendamment de leur "niveau de connaissance". Initialement, cet espace était notamment destiné "aux jeunes et à leurs accompagnateurs", et un livret de jeux devait être associé aux expositions. Or, de livret, point. Nous l'avons pourtant demandé à l'accueil du musée, où l'on nous a répondu qu'il n'y en avait pas. Si ce type de livret a existé auparavant, l'idée a malheureusement fait long feu, preuve que les enfants ne sont pas la priorité du musée du Louvre, loin de là. D'ailleurs, rien dans notre visite de la Petite Galerie ne nous a donné l'impression qu'elle était destinée aux plus jeunes. Les œuvres sont parfois très petites, et exposées en hauteur - il a fallu porter notre aînée plusieurs fois. Aucun dispositif (écrans, borne numérique tactile ou même de ces plaquettes plastifiées que l'on trouve parfois dans les musées les moins modernes) ne vient animer ou éclairer la visite. Les œuvres sont surtout bien trop nombreuses pour un public jeune ou non averti ; moi-même, en consultant ensuite le site de la Galerie, avec sa liste d'œuvres exposées et sa visite virtuelle, j'ai découvert des œuvres que je ne me souvenais pas avoir vues. Trop d'œuvres donc, et trop diverses : il me semble qu'un public non initié pourrait se perdre dans cette profusion et surtout ne pas s'y retrouver dans la diversité des courants et des époques, puisque tous se côtoient. La démarche n'est clairement pas historique - ce qui peut se défendre - mais pas du tout pédagogique non plus. Eduquer le regard est difficile, me semble-t-il, quand il ne sait où se poser.

Bref, nous avons apprécié notre visite, et nos filles aussi - même si elles semblaient ne pas trop savoir où donner de la tête et, comme cela arrive souvent dans un musée trop grand ou trop dense (ce fut le cas par exemple au musée du quai Branly), était toujours tentée d'aller voir plus loin au lieu de rester un peu devant une œuvre. Mais je pense que notre habitude des musées et nos modestes connaissances en art (notre fille se souvient de sa visite au musée Rodin et des danseuses de Degas) nous ont aidé à apprécier cette visite, à orienter notre regard et celui de nos filles, à choisir quelques œuvres pour les commenter avec elles. Car rien n'est fait pour les enfants dans cette Petite Galerie (comme dans le Louvre en général) - à commencer par la sortie : comme nous avions notre poussette (vide, car la petite voulait marcher, mais impossible de la laisser au vestiaire), la gardienne nous a enjoint de ressortir par l'entrée. Je n'ai compris qu'ensuite que nous avions ainsi manqué une œuvre, qui aurait pourtant plu à nos filles (une série de grands clichés tirés du film Entr'acte de René Clair, qui montrent une danseuse vue d'en bas à travers un sol vitré, décomposant ses pas et ses sauts). On a sans doute voulu nous épargner quelques marches (surmontables avec une poussette à vide), mais cela s'est avéré inutile puisque nous en avons monté d'autres ensuite pour parcourir la cour voisine de la Petite Galerie, la cour Marly, où sont exposées plusieurs œuvres qui permettent de prolonger la thématique de l'exposition sur le mouvement, et notamment les couples formés par Hippomène et Atalante et Apollon poursuivant Daphné de Nicolas Coustou.

Les commissaires de l'exposition de la Petite Galerie proposent en effet deux parcours, à travers les salles de la sculpture française et celles de la peinture italienne, afin de prolonger l'exploration de la thématique du corps en mouvement. Dommage que les très belles salles consacrées à la sculpture française soient actuellement fermées pour travaux... Nous aurons au moins pu admirer les grandes œuvres de la cour Marly, qui plaisent à la petite comme à la grande - je me souviens que c'est par la sculpture que nous avions commencé avec elle, quand elle avait l'âge de sa sœur, notre exploration du Louvre ; les œuvres sont grandes et s'offrent donc directement aux regards. Chevaux, hommes pris en pleine course ou en pleine lutte avec des bêtes sauvages, dieux et déesses, la cour Marly est un très beau lieu, clair, lumineux, vaste, où les œuvres ont de l'espace et les visiteurs du recul pour les apprécier ; un lieu calme aussi, car assez peu fréquenté (même en ce jour de vacances scolaires il n'y avait presque personne, ce qui n'était pas le cas dans d'autres sections) - à tort, car les œuvres sont belles et permettent de raconter bien des histoires aux enfants curieux. La cour Marly est à mes yeux un lieu idéal pour initier un enfant aux musées, et rendre moins imposant et intimidant cet immense usine à œuvres qu'est le Louvre.

Autre musée-monstre où le visiteur, adulte comme enfant, risque de se perdre s'il n'a pas un plan, et surtout une idée précise de ce qu'il est venu voir (inutile de dire qu'une visite exhaustive est inenvisageable avec des petits, surtout par temps d'affluence monstre), le Musée d'Orsay n'a pas non plus besoin de séduire de nouveaux publics, plus jeunes ou moins favorisés (un récent reportage de France Culture a permis de n'avoir aucun doute à ce sujet). Comme son voisin de l'autre côté de la Seine, le Musée d'Orsay n'est pas des plus accessibles aux familles : ascenseurs petits et surchargés, qui ne permettent pas d'accéder à tous les espaces, certaines passerelles étant parsemées de marches ; toiles impressionnistes accrochées relativement haut, et souvent assaillies de touristes compacts ; salles du rez-de-chaussée (Gauguin, Van Gogh...) exigües, et donc peu praticables avec un enfant, a fortiori avec une poussette, quand des groupes affluent en masse...

Quant aux livrets conçus pour les enfants, on les trouve au comptoir d'information, où ils ne sont pas disposés en libre accès aux côtés des plans. Il faut donc, comme trop souvent, penser à les demander... On nous en a proposé trois (je ne sais pas combien il en existe, mais j'en ai vu d'autres aux mains d'autres enfants au cours de la visite - évidemment, on ne m'a pas donné le choix et les bacs ne sont pas à la vue du visiteur), et ma fille a fait les yeux doux pour pouvoir les garder tous. Thèmes imposés donc : "Sports de combat" (avec une danseuse), "Héros", et "Princes et princesses" (la grande image représentant... une bergère). J'ai vu qu'il existait aussi "Sales gosses", je vais prendre comme un compliment le fait qu'on ne l'ait pas proposé à ma canaille ! Elle était en tout cas ravie de sa moisson. Très vite, cependant, nous avons été beaucoup moins emballés : il ne s'agissait en fait pas de livrets, mais de posters pliés en huit - pas du tout pratiques à déplier dans une salle noire de monde, un peu comme Le Monde dans le métro aux heures de pointe ! D'un côté, une reproduction format poster, de l'autre, quatre plus petites ; chacune est accompagnée d'un court texte explicatif ; le but est donc de retrouver ces cinq œuvres dans le dédale du musée (un plan vous indique dans quelles salles elles se trouvent, quatre ou cinq différentes à chaque fois), et parfois, pour l'une d'elles, de résoudre une petite énigme (jeu de différence, repérage d'un détail, ou identification de la bonne silhouette d'une sculpture parmi quatre). Bref, peu de ludisme, peu d'interactivité pour l'enfant, et beaucoup de travail pour le parent qui doit gérer le plié-déplié encombrant, chercher les œuvres sur le plan et dans les salles (parfois en vain, comme la bergère qui était... prêtée !), et lire les textes s'il a le courage et si son enfant est réceptif. En ce qui nous concerne, nous avons vite renoncé, surtout parce que nous manquions de l'espace minimum pour une petite pause lecture, explications ou jeu. Mais aussi parce que ces dépliants encombrants, peu ludiques, imposent de parcourir tout le musée, ce qui n'était pas notre intention.

Nous avons tout de même poussé notre aînée à chercher dans la galerie des impressionnistes la danseuse de Degas qui occupait une face de son poster "Sports de combat" - ce qui nous permit de prolonger la thématique Ballerina. Entre peintures et sculptures, plusieurs œuvres de Degas ont ponctué notre parcours dans la galerie des impressionnistes. Nos filles ont joué à imiter les postures des ballerines, notamment de celles en bronze, qu'on trouve dans plusieurs vitrines (ce ne sont d'ailleurs pas les œuvres les mieux mises en valeur : vitrines bien pleines, placées dans des recoins de la galerie ou du salon de l'horloge, où la priorité est donnée à la peinture - si l'on excepte la Petite Danseuse de quatorze ans, que nous devions chercher, et qui est plus visible). La danse nous servit donc de fil rouge, même si elle ne suffit pas à nourrir une visite entière au musée d'Orsay, même avec des enfants. Cela ne nous a pas empêché cependant de nous arrêter devant plusieurs Monet (notre grande, qui a découvert depuis peu les nymphéas, entre dans une phase d'enthousiasme pour l'impressionnisme), Manet, Cézanne, Caillebotte (grand moment d'intérêt technique pour le rabotage de parquet !), et devant d'autres Degas (Les Repasseuses, autre pause "techniques d'antan")...

Mais pour parfaire notre parcours personnel spécial danse, après une pause dans les drôles de canapés du salon de l'horloge, et avant d'aller découvrir d'autres salles d'arts décoratifs, de sculptures et de peinture, nous avons fait un détour par la salle de bal du musée : la gare d'Orsay comprenait en son sein un hôtel de luxe, et c'est la salle des fêtes de cet établissement qui a été conservée, avec ses dorures, ses lustres, ses peintures, et son parquet idéal pour les danseuses en herbe. Les filles s'en sont donné à cœur joie, la grande à grands renforts d'entrechats était ravie de faire tourbillonner sa jupe (ouf, nous en avions choisi une "qui tourne"), tandis que sa cadette parcourait la salle sur un mode plus athlétique. Et même si les touristes viennent jeter un coup d'œil à la salle, s'y retrouver ou s'y prendre en photo, elle offre tout de même un espace vaste et assez dégagé, où les enfants n'apparaissent pas comme une nuisance ou une menace, et où les parents peuvent les laisser se déplacer avec un peu plus de liberté. Une pause bienvenue, avec ou sans arabesques !



Petite Galerie du Musée du Louvre (accès dans l'aile Richelieu, niveau entresol) - accessible aux mêmes horaires et conditions que le Musée : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9h à 17h30 (21h30 les mercredi et vendredi). Tarifs : 15 euros ; gratuit pour les moins de 18 ans (moins de 26 si résident de l'UE). Cafés accessibles autour de l'entrée, sorties temporaires possibles pour déjeuner ou goûter.


Musée d'Orsay : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 9h30 à 18h (21h45 le jeudi). Tarifs : 12 euros ; tarif réduit 9 euros (pour tous à partir de 16h30 - 18h le jeudi) ; gratuit pour les moins de 18 ans (moins de 25 si résident de l'UE). Deux cafés à l'intérieur.

mardi 21 février 2017

La Parole à Cécile, en direct de Gironde


(Musée de la Création Franche, art brut et apparentés - Bègles)

En cet après-midi de premier jour officiel de vacances, le ciel girondin n’est pas franchement rayonnant. Les finances ne sont pas au beau fixe. Alors quoi de mieux qu’un musée gratuit !

Nous voilà, mes deux fils et moi, partis pour le Musée de la Création Franche à Bègles. Ce musée expose des artistes assez insolites, qui ne suivent pas de formation ou de courant. Parfois ce sont même des marginaux ou des artistes autistes. On y va donc en s’attendant à être étonnés.
L’exposition permanente est sur le thème de la femme... avec des images et sculptures très suggestives… donc attention aux sensibilités de certains.
Nous sommes accueillis pas une très gentille dame qui nous présente les deux expos temporaires et la permanente (avec avertissement sur la nudité). Elle remet à mes loulous deux livrets jeux adaptés à leur âge et des crayons de couleur.
Nous voilà partis dans ce musée installé dans une belle demeure en pierre girondine.

Le rez-de-chaussée nous laisse découvrir Gene Merritt au travers de portraits d’artistes et de musique en juke-box. Je n’aime pas du tout ces dessins qui semblent faits par des élèves de CM2 :) Mes loustics sont de suite ravis de partir à la quête des indices pour répondre aux questions de leur livret. Bidouiller le juke-box est un vrai plaisir aussi !
Nous montons ensuite rapidement dans les autres salles (on suit les numéros indiqués sur le livret et les portes).
Nous voilà à la découverte d'Andrew Rizgalla. Beaucoup plus attractif avec ses dessins au stylo noir et feutres colorés. C’est dense et plein de détails, et certains ressemblent même à de vraies gravures. J’aime assez… Les garçons sont emballés ! Raphaël dégaine son appareil photo pour garder souvenirs des oeuvres dont il veut s’inspirer et reproduire.
Maxime chasse les animaux cachés dans la densité des dessins. Et moi j’apprécie ces motifs et ces couleurs vives. Ca donne des idées pour faire des choses en classe :)

Nous finissons par l’expo permanente… Alors là, c’est très varié, tant par les techniques… que par la qualité d’après moi… Sculptures, tableau en tissu, en sachets de thé... plus ou moins fins... plus ou moins vulgaires… Je n’accroche pas… mis à part une ou deux oeuvres qui attirent l’œil.
Raphaël retiendra la petite et dernière salle où sont exposés les enveloppes reçues au musée et toutes très décorées.
Ils ont aimé se poser devant les oeuvres pour remplir leur livret. Entre énigmes, recherche d’indices dans les oeuvres, coloriages, dessin à compléter… Ce petit recueil est bien pensé et adapté aux enfants.
Les œuvres sont installées de façon très accessible, et la petite taille et la gratuité du musée vont avec l’ambiance détendue. Chacun y prend ce qu’il veut. C’est un lieu de curiosité bien pensé.
Je pense que selon les expositions temporaires et ses sensibilités, on en ressort plus ou moins emballé. Mais comme j’avais prévenu les garçons que nous risquions de voir de drôles de choses, ils ont été ravis !
Rizgalla a donc fait l’unanimité et inspiré les dessins au retour à la maison !

À conseiller si vous passez dans le coin (une petite heure de visite en prenant son temps).
Parking sur place gratuit.
Le prochain à faire : Musée des Beaux-Arts et ses ateliers qui ont l’air bien mais pris d’assaut !


Informations sur le site du musée.
Ouvert tous les jours de 14h à 18h (novembre-février) ou de 15h à 19h (mars-octobre).
Entrée libre et gratuite.

dimanche 19 février 2017

Musée à ciel ouvert

(Nantes, un peu partout)


À l'heure où nous songeons à nos prochains voyages - pour oublier l'hiver - j'ai eu envie de me replonger dans nos dernières vacances d'été. En juillet dernier, après une semaine plage-aquarium-plage-promenade-plage au Croisic - avec tout de même une petite excursion anti-canicule à Batz-sur-Mer, où l'on peut visiter un musée des marais salants très child-friendly (1) -, nous avons passé quelques jours plus "culturels" à Nantes. Une ville qui nous a semblé inépuisable : nous y sommes restés cinq jours, qui ont été bien remplis, et nous n'avons pas eu le temps de tout voir - sans compter que deux des principaux musées (musée des Beaux-Arts et musée Dobrée) étaient fermés pour travaux (mais une petite partie de leurs collections était visible, assez pour ne pas être frustré, et pour avoir envie de revenir !).

Ne vous méprenez pas sur le titre de cet article : Nantes n'a rien d'une ville-musée. Vivante et changeante, elle est tout sauf figée. Son centre ville a certes le charme de l'ancien, relevé par quelques coquetteries d'urbanisme moderne (très beaux lampadaires sur la place de l'opéra, et aussi ces drôles d'arches en plastique translucide placées à quelques croisements, et dont je n'ai toujours pas compris l'utilité). Mais un nouveau centre, moderne et tourné vers l'inventivité, vers l'avenir, se bâtit progressivement sur l'île des machines, ancien site des chantiers navals. Le cœur de cette nouvelle Nantes, c'est bien entendu le tandem fantastique formé par le Carrousel des Mondes marins (un manège sur trois étages, habité de créatures réelles ou inventées, la plupart articulées, à admirer mais aussi à chevaucher et à animer le temps d'un tour qui ravit toutes les générations) et par la halle qui abrite les Machines de l'île, série de prototypes qui sont animés sous vos yeux les uns après les autres. Ces lieux, qui à eux seuls valent de venir à Nantes, sont à la fois tournés vers un passé littéraire (celui des mondes imaginés par le Nantais Jules Verne, dont l'univers, qui est aussi celui de notre enfance, surgit devant nos yeux), et vers l'avenir ; un avenir très concret, bien qu'il semble un peu fou, celui de l'arbre aux hérons, qui devrait se dresser sur l'île aux Machines et que viendront habiter les araignées, fourmis et autres chenilles articulées, sans oublier les hérons dont un "petit" prototype nous a permis d'imaginer le vol majestueux. Rendez-vous en 2021 : je vous l'ai dit, nous avons quitté Nantes avec la ferme intention d'y revenir.



Installation pérenne de Daniel Buren,
sur les bords de Loire, sur l'île aux Machines
Mais je n'oublie pas l'objet de ce blog, que je ne vais pas transformer en guide touristique accéléré - ni en prospectus vantant les merveilles des machines, même s'il ne faudrait pas me lancer sur le sujet du tour en éléphant, souvenir impérissable pour nous tous. Si je vous parle de Nantes aujourd'hui, c'est parce que la culture, et notamment cette partie de la culture que l'on découvre dans les musées, l'art, y tiennent une place à la fois centrale et atypique. Car ils sont à la fois partout et nulle part : ils ne sont cantonnés dans aucun lieu, puisque tous les lieux peuvent les accueillir. Tout particulièrement l'été, grâce à une manifestation de grande ampleur nommée le Voyage à Nantes, qui transforme la ville en musée vivant : depuis 2012, elle est en effet parcourue par un fil vert, tracé sur le bitume, qui mène les visiteurs à travers la ville, côtoyant ses principales attractions touristiques, les envahissant à l'occasion, dans une promenade ponctuée d'une cinquantaine d'étapes artistiques - installations, expositions temporaires et œuvres devenues permanentes depuis les précédentes éditions du Voyage ou de son ancêtre, le festival Estuaire. Ce fil vert, on peut le croiser par hasard ou décider de le prendre comme guide, on peut le quitter pour le reprendre plus loin, ou un autre jour. Un livret, distribué dans la plupart des points-étapes, fournit non seulement un plan de l'itinéraire mais une présentation de chacune des étapes, pour ceux qui devraient ou voudraient faire un choix. Et il y en a pour tous les goûts, même si l'art contemporain est bien entendu à l'honneur : cette année, le château des ducs de Bretagne accueillait une exposition d'icônes qui retrace le destin des Grecs chassés de Turquie après la Première Guerre Mondiale ; quant au Musée des Beaux-Arts, il s'exposait en version "nomade" dans trois lieux différents, qui présentaient une sélection d'œuvres autour du thème du voyage.

Design, architecture, sculpture, vidéo... Tous ces médiums de l'art contemporain étaient exploités au fil du parcours, et bien d'autres encore : une cabine téléphonique transformée en aquarium, un terrain de foot au tracé oblique auquel un miroir convexe rend sa forme traditionnelle, une installation sonore et lumineuse dans la salle de l'opéra (qui permet d'en admirer le magnifique plafond peint sous divers éclairages), un mobile géant hissé par une grue au-dessus d'une place sur laquelle sont installés les containers de couleurs dans lesquels ses différents éléments semblent avoir été découpés, un mètre ruban géant posé dans la cour d'un bâtiment de bureaux... Car l'art, à Nantes, se fond dans la ville et devient un élément à part entière du paysage urbain : pendant le Voyage à Nantes, l'art investit les lieux du quotidien (une piscine, dont les usagers nageaient sous un banc de poissons argentés), les rues (un passage piéton dont les lignes se croisent ou se courbent), les parcs ; partout dans la ville, des enseignes créées par différents artistes se sont installées aux devantures des boutiques. Et les Nantais comme les visiteurs ne sont pas seulement invités à regarder : le terrain de foot attire les sportifs et, non loin, un magnifique dragon en bois cracheur d'eau s'avère être une aire de jeux géante pour les enfants ; tables de ping-pong revisitées, arbre à paniers de basket, bars à l'architecture surprenante, airs de pique-nique et potagers ou vergers ouverts à tous, cantines, terrains de jeu, canapés-bibliothèques, les œuvres deviennent cadre de vie autant qu'objets de regard, et tous sont appelés à les traverser, à les habiter. Ainsi de cette palissade non rectiligne, dont les courbes et les angles débordent sur la rue et abritent des bancs où celui qui les traverse peut s'arrêter pour contempler les vagues de lumières et d'ombres qui s'y jouent.





































Car le jeu semble le maître-mot de ce Voyage à Nantes : jeu avec les codes du mobilier urbain, jeu avec l'espace-même de la ville, et espaces de jeu pour petits et grands. Deux des grands moments de nos visites nantaises illustrent bien ce ludisme ambiant. Le sommet de ce parcours fut pour moi le jeu de piste absolument jubilatoire que Claude Ponti avait tracé à travers le Jardin des Plantes : ce fut un plaisir pour nous de retrouver l'univers de cet auteur jeunesse très décalé et imaginatif - nous nous y sommes replongés depuis, et notre fille est absolument conquise par les aventures de Blaise et autres poussins, par La pelle l'Adèle ou par Ma vallée, par Broutille, peut-être mon préféré, à moins que ce ne soit Le château d'Anne Hiversère ou L'Écoute-aux-portes... Plusieurs motifs ponctuaient ce parcours un peu fou et si poétique : des bancs décalés (banc géant sous lequel passent les promeneurs, bancs en vague, bancs "façon Dalton", dont le plus petit est au ras du sol, etc.) et, surtout, la grande aventure de pots de fleurs qui, nés "tout nus" d'un pot géant (lui-même créé à partir de pots assemblés, l'intérieur tourné vers nous), vont acquérir dans leur traversée du parc, en passant à l'intérieur de créations florales qui sont autant de créatures fantastiques, des yeux, un nez, des pieds... Chaque été depuis 2013, Claude Ponti vient enchanter et amuser le jardin des Plantes nantais, inventant de nouvelles créatures de verdure qui viennent l'habiter, rejoignant certaines œuvres pérennes, comme le banc géant. Leur présence dans tous les recoins de ce magnifique jardin, très agréable à parcourir en lui-même, calme et varié, transforme la promenade en chasse aux pots de fleurs, en quête de la prochaine loufoquerie claudepontiesque. Un vrai bonheur pour petits et grands.

Autre artiste, autre espace, autres styles : le bâtiment principal du musée Dobrée avait été vidé de ses œuvres en vue de travaux imminents mais, avant d'être envahi par les plâtriers, il avait été abandonné à l'inspiration du Gentil Garçon, artiste multi-support qui, lui aussi, s'est pris au jeu du Voyage - jeu avec l'espace du musée inhabité (ses couloirs se peuplèrent de bras porte-lampes-torches fantomatiques, ses escaliers de lampes suspendues...) et avec les œuvres de trois musées de la ville, dont deux étaient alors en travaux : le musée Dobrée lui-même, le Musée des Beaux-Arts et le Muséum d'histoire naturelle. Des dialogues ludiques (mimétisme de couleurs et de formes) ou mystérieux, des mises en scène surprenantes (de toutes petites œuvres dans une sorte de maison de poupées) qui créaient une atmosphère parfois inquiétante, parfois amusante, toujours stimulante. Une très bonne idée que ce coup de folie dans un espace défraîchi.

Il incitait également à venir découvrir les collections du musée Dobrée, présentées malgré les travaux dans un espace plus récent mais plus petit : on peut en avoir un aperçu grâce à une sélection, renouvelée régulièrement, mais qui compte toujours les pièces maîtresses (le laraire gallo-romain de Rezé, l'écrin du cœur d'Anne de Bretagne, une vierge en ivoire du xive siècle...) de cette collection pour le moins éclectique (numismatique, archéologie, notamment militaire, sculptures antiques et médiévales, objets venus d'Asie, arts graphiques, manuscrits...). Ce résumé de collection, présenté de manière claire et esthétique, dans un espace lumineux et agréable, augure bien de l'ensemble de la collection, et ce d'autant plus que ses concepteurs ont eu la bonne idée de conserver cinq activités ludiques et interactives destinées aux enfants. Si la borne tactile propose, autour des œuvres de la collection, des jeux (puzzles en temps limité, etc.) un peu difficiles pour notre fille qui avait alors 4 ans et demi, elle a pris grand plaisir à inventer sa propre monnaie (d'après un modèle détaillant les différents éléments constitutifs) ou les tenues de trois chevaliers d'époques différentes. Cette attention au jeune public (qui serait parfaite si les poussettes étaient autorisées dans l'un comme dans l'autre bâtiment du musée Dobrée), si elle est développée à l'échelle de l'immense collection du musée, et dans chacun de ses domaines, en fera un musée aussi agréable que passionnant lors de sa réouverture.

Ce panorama muséique de Nantes ne serait pas complet si je n'évoquais pas rapidement les autres "vrais" musées de la ville, même si, au fond, ce ne sont pas eux qui nous fournirent les moments les plus riches en surprises. Le Muséum d'histoire naturelle et le Musée d'Histoire de Nantes, qui est abrité dans le château des ducs de Bretagne, offrent tous deux des activités pour les enfants, sous forme de livrets notamment, avec un succès variable cependant. Le questionnaire proposé par le Musée d'Histoire de Nantes, sous forme d'une plaquette plastifiée à rendre en quittant le château, était en effet bien difficile pour notre fille, et nous avons opéré une sélection, parmi les questions mais aussi parmi les sections de ce musée trop grand, trop riche et trop abstrait pour elle - malgré la multitude d'objets qu'il permet d'observer, ce musée, en suivant un fil chronologique exigeant et en abordant des thématiques difficiles quoiqu'inévitables (la traite des noirs et l'esclavage, la Grande Guerre, etc.), est plus adapté à des enfants qui ont une certaine connaissance de l'Histoire de France et de ses horreurs ; il manque d'illustrations des usages des objets présentés. J'avoue que moi-même je ne suis pas fanatique de ce genre de musée d'histoire d'une ville ou d'une région et, même si celui de Nantes est très riche, très beau, j'ai davantage apprécié le château qui l'accueille, son architecture, sa belle cour et les vues qu'il offre (notamment si l'on fait le tour des remparts) sur la ville de Nantes, ses toits, ses clochers, sa magnifique cathédrale, la tour Bretagne et la tour rescapée des usines Lu, devenues aujourd'hui le Lieu Unique...

La visite du Muséum d'histoire naturelle m'a elle aussi laissé un souvenir en demi-teinte - mais encore une fois peut-être est-ce affaire de goût personnel, car c'est un très beau musée. Mais j'avoue que les "cailloux" me laissent froide, et les animaux empaillés aussi. Cela dit, autant le Musée d'Histoire de Nantes m'avait semblé peu passionner ma fille, autant elle a été contente d'observer pierres précieuses et animaux naturalisés et, surtout, de parcourir l'exposition temporaire sur les fourmis, assez ludique, pensée pour le jeune public, auquel un espace créativité et lecture y est consacré. À l'étage "animaux", dans la partie permanente de l'exposition, un coin coloriage est également installé, avec de nombreux animaux différents. Un livret nous avait aussi été donné, sur demande, pour parcourir cette partie du musée, mais nous avons parfois échoué à identifier les animaux qu'il nous invitait à retrouver - étaient-ils absents temporairement ? Ou est-ce trop difficile ? Encore une fois, un matériel ludique à améliorer.

Mais si je me montre un peu critique envers deux institutions culturelles de la ville, c'est peut-être aussi parce que Nantes avait placé la barre très haut. L'esprit du Voyage avait également atteint les extérieurs de ces deux musées, mais on peut regretter qu'il n'ait pas franchi leurs portes pour y semer son grain de folie. Il n'en reste pas moins que, Voyage ou non, Nantes est une ville qui vaut le détour, tant par sa richesse culturelle que pour le plaisir qu'on prend à la parcourir, de passage en parc, de place en bord de Loire. Passer et repasser par les rues du centre ville, entre le passage Pommeraye et l'Opéra, ou encore du côté de l'île des Machines, nous faisait oublier les kilomètres avalés et a imprimé dans nos mémoires le souvenir d'une atmosphère estivale, légère et détendue, un air de vacances bien rare dans une ville de cette taille.


(1) Le musée est intéressant - pour qui aime les reconstitutions du mode de vie des Français d'antan et des techniques ancestrales - mais il a surtout pour mérite d'être très accueillant pour les enfants : plusieurs parcours ont été préparés pour eux, en fonction de leur âge (livret d'observation pour les petits - parfait pour notre fille de quatre ans -, chasse aux indices avec lampe de poche pour les plus grands), et en fin de parcours une salle leur est offerte pour laisser libre cours à leur créativité (ciseaux, colle, feutres à disposition, sur de petites tables adaptées) ; l'été dernier, ils pouvaient créer des figures à la Arcimboldo avec des photos des objets exposés dans le musée - notre grande a adoré !



Informations (parfois incomplètes ou à vérifier) sur le livret offert par le Voyage à Nantes ou sur le site du Voyage.

Les Machines : horaires variables selon les périodes, voir le site ; tarifs (attention, billetterie pour le Carrousel séparée de celle de la Nef, réservée aux billets pour la Galerie et l'éléphant) : 8,50 euros (tarifs réduits ; possibilité d'une visite du Carrousel sans tour de "manège", 6,30 euros ; gratuit pour les moins de 4 ans, sauf pour le Carrousel avec un tour, gratuit jusqu'à un an) ; tarifs réduits et tarifs groupes ou familles.

Musée Dobrée : le musée est actuellement fermé pour rénovation, mais des expositions temporaires se succèdent dans certains espaces restés ouverts au public ; entrée gratuite ; horaires variables, voire les information en ligne.

Château des ducs de Bretagne et Musée d'Histoire de Nantes : cour et remparts en accès libre tous les jours de 8h30 à 19h (20h l'été) ; intérieurs et musée ouverts tous les jours sauf le lundi, de 10h30 à 18h (mais tous les jours sans exception, de 10h à 19h en juillet et août). Tarif : 8 euros (tarif réduit - jeunes, enseignants etc. : 5 euros), gratuit pour les moins de 18 ans.

Muséum d'histoire naturelle : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h ; entrée tarif plein 4 euros (tarif réduit : 2 euros), gratuit jusqu'à 18 ans. Poussettes non admises dans la plupart des espaces (exposition temporaire, vivarium, mezzanine où sont exposés les animaux naturalisés).

mardi 1 novembre 2016

Tournez musée !

(Musée des arts forains)


Vous êtes nostalgiques des fêtes foraines du bon vieux temps, des chamboule-tout et des barbes-à-papa ? Vos enfants sont fous de manèges et réclament de partir en voyage sur chaque carrousel qui croise votre route ? Alors prenez vos tickets pour un tour dans l'univers merveilleux, musical et lumineux du Musée des Arts forains, cis dans les Pavillons de Bercy, juste derrière les boutiques de Bercy-Village.

Nous hésitions à nous y rendre, malgré des échos très favorables, d'une part parce que nous craignions d'avoir à gérer la frustration de notre aînée face à des manèges sur lesquels elle n'aurait pas pu monter, et surtout parce que la visite guidée imposée nous semblait peu compatible avec le rythme de notre cadette et son goût pour l'indépendance. Mais quand nous avons appris que cette contrainte se trouvait levée lors des Journées du Patrimoine (c'est le cas aussi pendant le Festival du Merveilleux, si vous avez envie de tester la formule à l'époque de Noël), nous n'avons pas hésité. Quant à la frustration, nous n'avons pas eu à nous en soucier : chaque entrée donne droit à un ticket pour un tour de manège ; nous étions trois adultes (une copine de notre aînée nous accompagnait avec sa mère) et trois enfants, dont notre petite qui ne fait pas encore de manège, ce qui faisait donc trois tours de manèges pour chacune des deux grandes - royal !

Sachez cependant que les adultes ne manquent pas d'occasion de dépenser leurs tickets s'ils le souhaitent (et j'en ai vu beaucoup, et  de tous âges, qui ne se privaient pas de le faire) : ils peuvent soit pédaler sur un vertigineux manège de vélos dont la vitesse semble dépendre du coup de pédale de ses occupants, soit faire courir chevaux ou serveurs en faisant preuve d'adresse au lancer, dans les classiques courses du Palio ou des garçons de café. Même s'ils n'entrent pas dans le jeu, les adultes pourront apprécier l'atmosphère à la fois festive et mystérieuse du musée. Et surtout son décor : automates humains et animaux, orgues limonaires, panneaux peints où glisser sa tête pour devenir soldat ou bébé grognon, tirs à la carabine, miroirs déformants, tout le décor de la bonne vieille fête foraine est réuni dans les grandes salles du musée ainsi que dans son jardin-cour intérieure. Sans oublier, bien sûr, les manèges ; les deux filles ont pu tester les trois qui leur étaient accessibles : un beau carrousel traditionnel, un plus petit manège qui combinait animaux et carrosses, enfin, à l'extérieur, un autre réunissant bateaux, voitures et autres véhicules habituels. Les enfants sont bien entendu ravis, mais ce ne sont pas au fond les manèges qui sont l'essentiel du musée.

Le décor et l'ambiance font bien plus que deux ou trois manèges. Tout scintille, amuse, intrigue - comme cet horoscope qui semblait fonctionner sur le principe de la roulette et devait reposer sur des projections que nous n'avons pas eu l'occasion de voir (peut-être lors d'une prochaine visite !). Car il y avait beaucoup à voir en ces journées du Patrimoine : spectacle de clown, marionnettes géantes, danse et acrobaties aériennes, concert des automates de la Sérénissime, virtuoses interprètes des grands airs d'opéra, numéro de claquettes dans la salle de bal ambulante (le Magic Mirror, installé à l'extérieur), de multiples animations étaient proposées au public très nombreux - sans que l'on ait jamais l'impression de se marcher dessus, tant l'espace du musée est vaste - et l'après-midi est passée à toute vitesse. Les deux grandes étaient ravies, et la petite a tout observé de sa poussette, sans jamais réclamer à en sortir, signe qu'il y avait bien assez de choses à regarder autour d'elle pour qu'elle pense à se plaindre ! Bref, un musée inhabituel mais bien propre à plaire à tous les âges - pour peu que l'on ait gardé un peu de son âme d'enfant.


Accessible toute l'année sur réservation pour des visites guidées (sauf pour les Journées Européennes du Patrimoine et le Festival du Merveilleux - qui a lieu pendant les fêtes de fin d'année).
Réservation possible en ligne sur http://arts-forains.com/index.php?pages=billetterie
Durée de la visite : 1h30.
Tarifs : 16€ (adulte), 8€ (de 4 à 11 ans) ; gratuit pour les moins de 4 ans.

Tarifs pendant les Journées Européennes du Patrimoine : 8€ (adulte) ; 5€ (de 4 à 18 ans) ; gratuit pour les moins de 4 ans. Un ticket attraction offert pour chaque entrée.
Tarifs pendant le Festival du Merveilleux : 14€ (adulte) ; 6€ (de 2 à 11 ans) ; gratuit pour les moins de 2 ans. Un ticket attraction offert pour chaque entrée.

Pas de parking ni de garage à poussettes (mais les poussettes sont autorisées dans le Musée, qui est tout à fait "circulable").

lundi 24 octobre 2016

Eyes Wide Open (et l'esprit aussi)

Lors d'une récente visite au Crédac (pour l'exposition Liz Magor), nous sommes entrés quelques minutes dans la salle de projection installée au fond de l'espace d'exposition - le Crédakino. Y étaient projetés ce jour-là deux courts-métrages inspirés du Bunraku japonais, spectacle théâtral où des marionnettes articulées sont manipulées à vue. C'est sur les instances de notre aînée que nous y étions entrés (avec notre cadette en poussette, de bonne composition ce jour-là), un peu sceptiques sur l'intérêt que pourraient avoir pour notre fille des courts métrages "conceptuels" (ces guillemets sont de moi), proposant une réflexion sur ombre et lumière, création et créateur, sur un mode, disait le descriptif, "à la fois anxiogène et libérat[eur]". Malgré nos rappels réguliers ("si tu t'ennuies, on peut sortir quand tu veux"), et alors même que nous ne serions peut-être pas restés nous-mêmes, notre aînée a tenu à regarder en entier le premier court-métrage (14 minutes !), et n'a quitté la salle qu'à notre demande (le second durait 33 minutes, nous n'avons pas voulu tenter le diable...).

Pourtant, ce court-métrage n'avait rien de séducteur : Shadow-Machine (d'Elise Florenty et Marcel Türkowski) se passe au cœur de la nuit et montre, en de très courtes séquences juxtaposées, une forêt japonaise plongée dans l'obscurité, qu'une torche vient éclairer par fragments, des êtres humains dans diverses situations (retour chez soi au milieu de la nuit, cours de danse filmé depuis l'extérieur du bâtiment, etc.), et surtout la manipulation d'une marionnette de Bunraku puis trois personnes se manipulant tour à tour sur ce modèle... Pas de fil narratif, aucune cohérence liée à la présence d'un personnage unique, peu de paroles (la plupart étouffées et en japonais), rien ne prédisposait ce film à plaire à une enfant de 4 ans. Pourtant, les premières images (la forêt obscure) ont éveillé sa curiosité, et je crois qu'elle a également été fascinée par la gestuelle des acteurs jouant tantôt la marionnette tantôt le marionnettiste.

Ce n'est pas la première fois que l'art vidéo captive notre fille, sous des formes et formats a priori peu séducteurs pour un enfant. Lors de la belle exposition sur l'Arte Povera présentée au Centre Pompidou l'année dernière, elle était restée scotchée longuement devant Sicilia, Vie di Gibellina de Thierry de Mey, film captant (avec une mise en image très travaillée, divisant parfois l'écran en trois et combinant vues en pied, vues rasantes et vues plongeantes) une performance dansée (de la danse très contemporaine, bien sûr, à la limite de l'expression corporelle et du théâtre) à travers les rues de Gibellina Vecchia - ville sicilienne détruite par un tremblement de terre en 1968, elle a été abandonnée au profit de Gibellina Nuova, et ses rues ont été recouvertes par l'artiste Alberto Burri d'une chappe de ciment où des tranchées restituent le tracé des rues de la ville ainsi monumentalisée ; cette œuvre de land art, intitulée Grande Cretto (1), est un décor fascinant pour la déambulation des danseurs qui évoluent tantôt dans les tranchées, tantôt sur la chappe. Là encore, notre fille avait refusé de partir avant de longues minutes, captivée qu'elle était par l'évolution de ces corps sans parole et sans musique, effectivement très émouvante.

Encore s'agissait-il là de danse, d'êtres humains. Mais à Nantes, dans une installation vidéo confiée par les organisateurs du Voyage à Nantes à Ange Leccia (2), ce sont des vagues filmées à trois époques différentes, avec trois types de caméras, et projetées sur trois écrans disposés dans trois pièces en enfilade, qui ont retenu son attention. La mer, rien que la mer, et la succession des vagues. La juxtaposition des trois écrans, que l'on pouvait difficilement voir tous trois ensemble, mais que certains points permettaient de voir deux à deux, renforçait l'effet berçant du ressac multiplié.

Je sais que les écrans fascinent petits et grands, quel que soit leur contenu. Mais je trouve étonnant que ma fille de quatre ans ait ressenti des émotions artistiques face à des œuvres qui n'ont pas le rythme, les couleurs, bref l'attrait de ses dessins animés. J'en conclus qu'on peut montrer aux enfants une autre facette des écrans qui ouvre leur esprit, et se servir de ce médium qu'ils connaissent et apprécient pour les faire pénétrer dans un musée, dans une exposition, dans le monde de l'art. Comme avec cette installation de plusieurs écrans (The Hand de Melik Ohanian) dans le dernier accrochage du MacVal : sur chacun d'entre eux, des mains qui frappent sur un rythme différent. De ce concert de claquements de mains naît un rythme, une harmonie ; notre aînée et l'un de ses copains, un peu plus jeune, sont restés longtemps, et revenus, devant ces écrans, pris de l'envie de taper des mains en rythme à leur tour. Il n'y avait rien là de séducteur a priori, mais ils étaient happés non par les écrans eux-mêmes, mais par la musique des mains, par les silences, bref par la création dont les écrans n'étaient d'un moyen.

Je me dis aussi que si une enfant de son âge peut être émue par des films non narratifs voire silencieux, par un chant religieux en latin ou par une œuvre d'art des plus contemporaines, si elle peut être fascinée par les sons de la nature et leur projection lumineuse, ou par l'architecture du centre Pompidou, si elle peut être intéressée par la sculpture d'époque médiévale ou réclamer d'écouter la Petite musique de nuit parce que "c'est tellement beau", bref si elle peut être touchée par les arts, pourquoi est-ce si aberrant d'emmener des petits dans les musées ? Je ne crois pas que ma fille soit bien différente de ses petits camarades : je me souviens qu'après m'avoir demandé de prendre une photographie pour garder le souvenir d'un instant d'émotion musicale (c'était un concert de chants de Noël, elle n'avait pas 4 ans, et son émotion était palpable), elle s'est mise à chantonner (comme pour compenser, décompresser après l'émotion) une variation autour du caca boudin et du pipi - le contraste était saisissant ! Bref, les enfants sont étonnants, faisons-leur confiance pour savoir goûter le beau, l'étrange, le nouveau, l'inconnu ; ils ont l'esprit plus ouvert et plus curieux que nous, car ils n'ont pas encore d'habitudes de lecteurs, de spectateurs, de visiteurs. Laissons-les nous emmener dans les musées et les redécouvrir avec eux !



(1) La première photographie illustrant cet article permet de se représenter un peu le paysage de Gibellina Vecchia ainsi transformé par Alberto Burri ; c'est un cliché de l'écran qui diffusait trois films tournés dans le Grande Cretto (dont la vidéo de Thierry de Mey) ; il a été pris au moment de la diffusion de l'une des deux autres œuvres, j'avoue ne pas me souvenir laquelle (soit Cretto de Raphaël Zarka, soit Grande Cretto di Gibellina de Petra Noordkamp).

(2) La Mer était présentée dans l'exposition "La Mer allée avec le soleil", qui présentait deux autres œuvres du vidéaste.

samedi 22 octobre 2016

Quand le trompe-l'œil joue à cache-cache

(Liz Magor, The Blue One Comes in Black - Crédac)


Je l'ai déjà dit ici, le Crédac est un lieu que nous affectionnons : à dix bonnes minutes de marche/trottinette de la maison, c'est notre "musée de proximité" ; à travers la verrière de sa grande salle si lumineuse, on a une vue imprenable sur Ivry ; surtout, c'est un espace d'exposition ouvert et ample comme on les aime, on l'on circule aisément (notamment en poussette), avec le charme brut du décor industriel (ascenseur monte-charge inclus).

Mais je dois avouer que notre dernière visite nous a un peu laissés sur notre faim - et n'a pas enthousiasmé notre amateure d'art contemporain en herbe. Tout avait pourtant bien commencé pour elle, avec la découverte de petits tabourets en plastique recyclé, pile à sa taille. Elle en a embarqué un pour la visite, et l'a planté au milieu de la grande salle. Pour très vite le déplacer ; il faut dire à sa décharge - même si le tabouret s'est révélé une fausse bonne idée, qui a davantage accaparé son attention que les œuvres - que la grande salle semblait singulièrement vide et nue ce jour-là. Quelques couvertures pendant aux murs sur des cintres, une chaise au milieu avec, reposant sur son dossier, ce qui semble être une housse à vêtements, et enfin, posés au sol sur des socles de pierre grise, des sacs en papier jaunis, remplis de pochettes plastiques remplis de papier ou de napperons. En somme, des rebuts, des objets abandonnés dont l'aspect modeste ou usé renforce l'impression de nudité qui se dégageait de la grande salle. Mais, à en croire le descriptif distribué à l'entrée, ces objets ne sont pas toujours ce qu'ils semblent : la housse à vêtements est en silicone durci au platine ; de près, elle est incroyablement rigide. Les couvertures en sont bien, emballées dans la housse de leur dernier passage au pressing, mais elles ont été "réparées" par l'artiste à l'aide de gypse, de paillettes ou de fil. Le rebut anobli au statut d'œuvre d'art, ou l'œuvre d'art imitant le rebut (les sacs de course en papier moulés et teintés), voilà le double principe de création de Liz Magor, illustré par les sculptures All the Names II et III, boîtes de silicone translucides qui contiennent, ainsi figés comme dans un cube de glace, des paquets cadeaux ou des papiers et livres abandonnés.

Mais les trompe-l'œil les plus marquants sont peut-être les petites sculptures suspendues au mur de la salle 2 : Palm Pet présente, sur une boîte en carton qui n'en est pas une, une petite créature, marionnette créée par l'artiste, avec une tête en laine et un corps fait d'un gant qui, si l'on s'approche, s'avère ne pas en être un (probablement du gypse polymérisé - la matière privilégiée par Liz Magor pour ses sculptures trompe l'œil). Face à cette œuvre, il faut jouer du près et du loin, pour l'effet de surprise et l'effet d'ensemble, pour la matière et la silhouette. Mais accrochées un peu haut, ces sculptures n'étaient pas facilement accessibles pour notre aînée (je ne parle même pas de la cadette, qui est globalement restée sans réaction pendant toute la visite) ; il fallait la porter pour lui montrer l'œuvre, lui faire comprendre la surprise qu'elle aurait dû ressentir, et qui ne pouvait donc pas être spontanée. L'ensemble était un peu trop abstrait pour elle, je le crains, peut-être un peu trop triste (contrairement à l'exposition d'Ana Jotta, qui pourtant partait elle aussi de rebuts et de récupérations), et elle n'a pas semblé apprécier la visite. Pourtant, s'il y a une enfant capable d'apprécier le travail de récupération, c'est bien ma fille, qui refuse que l'on jette le moindre emballage cartonné !

Il faut dire qu'il manquait peut-être une médiation, même pour nous, adultes. Le descriptif distribué, moins clairement présenté salle par salle, était un peu long pour qu'on le lise tout en déambulant au milieu des œuvres avec un enfant. Quant au dépliant-questionnaire habituellement offert aux jeunes visiteurs du Crédac, il était en rupture de stock - dommage, car il nous aurait permis d'orienter l'observation des œuvres de notre fille, sans cela peu accrochée. Nous avons regretté que la guide présente dans la salle au moment de notre visite n'ait pas laissé quelques instants les deux seuls autres visiteurs présents cet après-midi-là, pour nous faire profiter de ses explications, ne serait-ce que quelques minutes. De toutes les expositions que nous avons vues au Crédac, celle de Liz Magor est à mon sens celle qui nécessitait le plus une présentation. Malgré une volonté d'accueillir les jeunes visiteurs (ateliers-goûters, livrets, accueil des classes...), chacune de nos visites au Crédac nous a laissé l'impression que notre fille était vraiment trop jeune pour être regardée comme une visiteuse (une autre fois, la même personne guidait une famille et ne nous a jamais proposé de nous joindre à la visite, que nous avons suivie "en rodeurs", avant de nous imposer à l'atelier improvisé en fin de visite). Encore une fois, il semble qu'avant 6-7 ans, bref l'âge du primaire, un enfant ne soit pas un public digne d'intérêt pour les musées, voire pas un public du tout...

Et ça m'agace : aujourd'hui, il est de bon ton de faire écouter de la musique à vos enfants avant même qu'ils aient vu le jour, et il semble évident (au moins pour les éditeurs et les libraires) qu'il faut les familiariser avec les livres très tôt. Mais pour ce qui est des musées, c'est-à-dire des arts autres que musicaux (peinture, sculpture, photographie, architecture), et même, dirais-je, de la culture en général, dès qu'elle ne se pratique pas dans le cercle privé (et discret) de la famille. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu murmurer "Ce n'est pas un endroit pour un enfant" ou ses variantes (même sur un bateau pendant un tour des calanques de Marseille!). L'année dernière, la maîtresse de notre fille, à la recherche d'une sortie de fin d'année, a trouvé saugrenue l'idée d'emmener ses petits au MacVal voisin. Et je ne parle pas de l'étonnement des gens quand nous leur expliquons que nous partons en vacances à l'étranger (Stockholm, Madrid et Venise avec notre grande, entre ses 18 mois et ses 2 ans et quelques - elle garde encore, plus de deux ans après, un souvenir enthousiaste de Venise). Récemment encore nous nous sommes entendu dire, à propos de nos futures vacances de printemps : "mais Milan, il n'y a que des visites, avec des enfants, ce n'est pas possible". En résumé, avec des enfants, vous êtes condamnés à partir en vacances à la mer ou à la montagne, à vous limiter aux loisirs de plein air où vos bambins présenteront une nuisance sonore limitée et éviteront les regards dégoûtés des adultes visitant églises ou musées.

Je m'insurge contre cela, à la fois égoïstement (dix ans de plage/montagne, je ne survivrai pas !), et pour le bien de mes enfants (et de ceux des autres) : comment veut-on que les enfants deviennent des adultes sensibles aux arts, de futurs visiteurs de musée, si l'on retarde le plus possible leur rencontre avec le beau ? Si le musée reste pour eux ce lieu où les traînent leurs professeurs de lettres ou d'histoire, et les œuvres d'art le support de l'épreuve d'Histoire des Arts du brevet des collèges, comment veut-on qu'ils en aient une image autre que scolaire et rébarbative ? Le musée doit être d'abord un lieu de partage et de liberté, un lieu où l'on se promène à la rencontre d'un coup de foudre artistique, qui peut venir n'importe-où, n'importe-quand, et surtout pas quand il est commandé. Les enfants sont étonnants, sans idées préconçues, prêts à tout regarder, à tout écouter, et c'est à l'âge de la maternelle, celui où leur créativité est le plus stimulée et mise en avant, que l'on devrait les emmener découvrir les innombrables variations que présente l'art et leur faire comprendre que les musées ne sont pas, comme semblent l'être les concerts de musique classique (j'ai revu Fauteuils d'orchestre récemment, j'ai adhéré à fond au personnage de Dupontel), réservés à une élite culturelle et financière, qu'ils sont ouverts à tous et à tous les âges.


Du 9 septembre au 18 décembre 2016.
Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 14h à 18h (19h le week-end). Entrée libre.
Le Crédac, Centre d'art contemporain d'Ivry
La Manufacture des Œillets
25-25 rue Raspail
94200 Ivry sur Seine
(métro ligne 7 ou RER C)

Un atelier-goûter est prévu le dimanche 27 novembre 2016, de 15h30 à 17h (gratuit sur réservation, au 01 49 60 25 06 ou contact@credac.fr).

mardi 11 octobre 2016

Musées debout - la suite ?

La mission "Musées du XXIe siècle", mandatée par le ministère de la Culture et de la Communication, a lancé une consultation citoyenne intitulée "Imaginons ensemble le musée de demain", dans laquelle chacun peut voter pour des propositions émanant des groupes de travail de la mission, les commenter, voire en émettre soi-même.

Comment rendre les musées plus attractifs et y faire venir des publics plus variés ? Comment rendre l'expérience des visiteurs plus riche ? Comment leur permettre de s'impliquer davantage dans la vie des musées ? Si vous avez des idées sur la (les) question(s), à vos claviers ! Vous avez jusqu'au 15 novembre pour suivre le lien suivant :
http://consultation-musee21e.culturecommunication.gouv.fr/